Sur le plateau de Suffa, à plus de 2 300 mètres d’altitude dans les contreforts du Turkestan, une structure métallique de 70 mètres de diamètre attend depuis quatre décennies la pièce qui doit la transformer en instrument scientifique. Ce squelette gigantesque, c’est le radiotélescope RT-70, un projet soviétique lancé en 1985 dont la construction a commencé en 1985 sur le plateau Suffa, mais a été mise sous conservation en 1991. Trente-cinq ans plus tard, l’antenne géante n’a toujours pas reçu son miroir.
À retenir
- Une structure géante dort depuis quatre décennies sur un plateau d’Asie centrale, attendant toujours sa pièce maîtresse
- L’effondrement de l’URSS a figé un ambitieux projet spatial au cœur de sa construction
- Ses deux antennes jumelles ont connu des destins radicalement différents : l’une détruite par des drones, l’autre pillée pour ses métaux
Un géant né pour épier Vénus
L’histoire de cette coupole commence bien avant l’indépendance de l’Ouzbékistan. Dans les années 1980, l’URSS construit un réseau de trois antennes identiques de 70 mètres, baptisées RT-70, pour ses ambitions spatiales et militaires. La première s’élève à Evpatoria, en Crimée. La deuxième naît en 1985 près de Galionki, en Extrême-Orient russe, où une seconde antenne RT-70 fut construite pour le programme Vega-1 et 2, permettant avec le réseau VLBI mondial de mesurer les trajectoires de sondes ballon dans l’atmosphère de Vénus. La troisième, celle qui nous intéresse, doit voir le jour sur le plateau ouzbek de Suffa.
Le choix du site n’a rien d’anodin. Le plateau de Suffa se trouve à plus de 2,5 mille mètres d’altitude, à la frontière avec le Tadjikistan, et fut choisi dans les années 1980 comme l’un des meilleurs emplacements d’URSS en termes d’astroclimat, avec 250 jours ensoleillés par an. Un emplacement rêvé pour capter des ondes millimétriques que l’humidité atmosphérique brouille ailleurs. Mais l’histoire va s’arrêter net, littéralement en plein chantier.
La chute de l’URSS, et un chantier figé à mi-course
Quand l’Union soviétique s’effondre en 1991, les financements du programme spatial s’écroulent avec elle. Le chantier de Suffa est gelé, laissant derrière lui une structure incomplète mais impressionnante : les bâtisseurs avaient achevé les travaux de fondation du télescope RT-70 et érigé sur celui-ci un immense connecteur, une fourche de plus de cent tonnes reliant la base du télescope et sa coupe (le miroir). tout le squelette mécanique est là. La pièce maîtresse, elle, la surface parabolique censée capter les ondes venues du cosmos, n’existe pas.
Pendant près de vingt ans, l’installation reste à l’abandon, exposée aux vents et au gel du plateau. Il faut attendre 2008 pour que la Russie relance timidement le projet, avec un objectif recentré sur l’observation en ondes millimétriques entre 100 et 300 GHz. Un premier bilan technique tombe en 2014 : la construction est alors annoncée comme achevée à 50 %. Mais l’élan retombe presque aussitôt, et toute activité de construction s’arrête à nouveau, le chantier se retrouvant abandonné.
Des accords bilatéraux, mais toujours pas de miroir
En 2018, Tachkent et Moscou tentent une nouvelle fois de ressusciter le projet. Le président de l’Académie des sciences russe de l’époque, Alexandre Sergueïev, rappelle alors publiquement que la construction de ce radiotélescope de 70 mètres a débuté en 1985 sur le plateau de Suffa, avant d’être mise sous conservation en 1991. Un chiffre donne la mesure du chantier restant : le projet d’achèvement de l’observatoire est estimé à 60 millions de dollars, avec une feuille de route sur deux ans, suivie de trois années supplémentaires de travaux. Sergueïev se montre alors optimiste, évoquant une possible finalisation autour de 2024.
Cette date est aujourd’hui dépassée depuis deux ans, et le miroir de 70 mètres reste absent. Les dernières nouvelles, en octobre 2025, restent prudentes mais positives : une source de l’Académie des sciences ouzbèke indique que la construction de cet objet scientifique unique, le complexe radioastronomique RT-70, est actuellement entrée dans sa phase finale. Reste à savoir ce que « phase finale » signifie concrètement pour une structure qui traîne son inachèvement depuis plus longtemps que la durée de vie de bien des observatoires opérationnels. Mon avis, pour ce que ça vaut : à ce rythme, chaque nouvelle annonce mérite d’être prise avec une bonne dose de scepticisme tant que le miroir n’est pas physiquement en place.
Le destin contrasté des deux jumeaux
Ce qui rend l’histoire de Suffa presque cruelle, c’est le contraste avec ses deux antennes jumelles. Celle de Galionki a été partiellement dépecée par des chercheurs de métaux non ferreux dans les années 1990. Celle d’Evpatoria, en Crimée annexée, a connu un destin bien plus mouvementé : reconvertie à des usages militaires après 2014, elle a servi de nœud pour le système satellitaire russe GLONASS avant d’être frappée par des drones ukrainiens en août 2025, un événement qui a endommagé son transmetteur et perturbé ses capacités, soulignant la valeur stratégique du télescope dans le contexte géopolitique actuel. D’un côté, une antenne devenue cible militaire à cause de sa reconversion forcée. De l’autre, une coupole ouzbèke qui n’a jamais servi à rien, faute de la pièce qui devait la faire naître.
Ce qui frappe surtout, c’est l’ironie technique du projet : la surface qui doit un jour composer le miroir de 70 mètres devait initialement observer les mêmes fréquences que celles utilisées aujourd’hui par les grands projets internationaux de radioastronomie millimétrique, ceux-là mêmes qui, ailleurs dans le monde, sont opérationnels depuis des années. Le plateau de Suffa, avec ses 250 jours de ciel dégagé par an, reste l’un des meilleurs sites astronomiques d’Asie centrale inexploités. Une qualité qui ne sert à rien tant que la coupole, littéralement, continue d’attendre.
Sources : futura-sciences.com | techno-science.net
