Imaginez une entreprise à qui plus de cent pays confient, en toute confiance, leurs secrets d’État les plus intimes, et qui, dans l’ombre, appartient au principal service de renseignement d’une superpuissance. Ce n’est pas le scénario d’un roman d’espionnage, mais l’histoire vraie de Crypto AG, une société suisse réputée pour sa neutralité et son sérieux. Pendant des décennies, ses machines à chiffrer ont équipé gouvernements, armées et diplomaties du monde entier. Ce qu’aucun de ces clients ne soupçonnait, c’est que ces appareils étaient truqués depuis le départ, et que la CIA lisait par-dessus leur épaule chaque message censé être inviolable. Voici l’un des plus grands coups d’espionnage du XXe siècle, resté silencieux pendant des générations.
Quand une bombe à Berlin a failli tout faire exploser
Le 14 avril 1986, un attentat frappe la discothèque La Belle, à Berlin-Ouest, un lieu fréquenté par des soldats américains. Le bilan est lourd : trois morts et plus de 200 blessés. Le président Ronald Reagan attribue publiquement cet attentat à la Libye de Mouammar Kadhafi et annonce des frappes militaires en représailles. Pour appuyer ses accusations, il évoque des ordres envoyés depuis Tripoli vers le bureau libyen de Berlin-Est, suivis d’un compte rendu de « succès ».
Le problème, c’est que ces déclarations trahissent involontairement un secret colossal. En affirmant connaître le contenu exact de messages libyens censés être chiffrés, Reagan révèle que les États-Unis savaient décrypter les communications passant par les machines de Crypto AG. Or, la Libye n’était pas la seule à utiliser ce matériel : les États-Unis eux-mêmes, l’OTAN, le Vatican et surtout l’Iran, gros client de l’entreprise, en étaient équipés. Certaines voix, comme le sénateur Sam Nunn ou le journaliste Bob Woodward, jugèrent alors les preuves fragiles et les messages ambigus. Sans le savoir, Reagan venait de tirer un fil qui menaçait de faire tomber tout l’édifice.
Le secret suisse le mieux gardé de la Guerre froide
Derrière la façade helvétique se cachait une réalité bien différente. De 1970 à 1998, Crypto AG était essentiellement une filiale de la CIA, épaulée par le renseignement ouest-allemand. Les gouvernements clients ignoraient totalement que leurs précieux appareils étaient conçus pour que les agents du renseignement puissent casser les codes sans effort. En clair, ils achetaient une serrure ultra-sécurisée dont le fabricant possédait déjà un double de la clé.
L’opération, baptisée d’abord « Thesaurus » puis « Rubicon », permettait d’intercepter des correspondances portant sur des opérations militaires ou des crises d’otages. La liste des clients donne le vertige : l’Iran, l’Inde, le Pakistan, l’Irak, le Nigeria, l’Arabie saoudite, la Syrie, et même le Vatican. Au total, plus de cent pays. Les racines de l’aventure remontent aux années 1950, à travers un arrangement informel entre le fondateur de l’entreprise, le Suédois d’origine russe Boris Hagelin, et le cryptologue William Friedman de la NSA, accord devenu par la suite officiel.
L’homme piégé par un mensonge qu’il ignorait
Toute machination a ses victimes collatérales. Hans Buehler, l’un des meilleurs commerciaux de Crypto AG et vendeur dédié au marché iranien, en fait tragiquement partie. Après l’attentat de Berlin, il est interrogé par l’Iran. Le drame, c’est que Buehler ne détient absolument aucune vérité : il vendait ses machines en toute bonne foi, persuadé de leur fiabilité.
En 1992, lors d’un voyage à Téhéran, il est détenu par l’Iran et interrogé pendant neuf mois. Selon des documents de la CIA, il en ressortira « en mauvais état mental ». Cet homme aura payé le prix fort pour un secret qu’il n’avait jamais partagé. Bien plus tard, d’autres employés trompés exprimeront un profond sentiment de trahison. Juerg Spoerndli, ingénieur électricien ayant passé seize ans dans l’entreprise, évoquera l’impression d’avoir escroqué ses propres clients, tandis que ceux qui dirigeaient le programme, eux, resteront sans le moindre regret.
Ce que révèle vraiment le scandale du siècle
L’affaire n’a éclaté au grand jour qu’en 2020, lorsque le Washington Post et la chaîne publique allemande ZDF ont publié une enquête fondée sur une histoire interne classifiée de la CIA. Trois ans plus tôt, une publication allemande avait déjà rapporté que Crypto AG avait vendu des appareils truqués jusqu’à la fin des années 1980, reliant l’entreprise aux services allemands et américains. Bernd Schmidbauer, ancien ministre allemand, a confirmé l’existence de l’opération Rubicon, allant jusqu’à affirmer qu’elle avait rendu le monde un peu plus sûr et pacifique.
Détail savoureux et cruel de l’histoire : cette révélation fracassante fut largement éclipsée dans les médias par une autre actualité qui allait bouleverser la planète, l’annonce de la pandémie de COVID. Le plus grand coup d’espionnage du siècle a donc éclaté presque en catimini. Reste une question vertigineuse : combien d’autres secrets, aujourd’hui encore, se cachent derrière des façades tout aussi respectables ? Et à l’ère où nos vies entières transitent par des services numériques, sommes-nous vraiment certains de savoir à qui nous confions nos données les plus intimes ?
