Le 4 février 1889, un tribunal parisien prononce la liquidation judiciaire de la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama. En quelques mois, les économies accumulées par des centaines de milliers de Français partent en fumée, dans ce qui reste l’un des plus grands krachs financiers de l’histoire du pays. L’homme derrière ce fiasco s’appelle Ferdinand de Lesseps, un diplomate devenu ingénieur par la grâce d’un précédent triomphe : le canal de Suez.
Le chiffre de 800 000 épargnants ruinés circule aujourd’hui dans les récits anglo-saxons du scandale, notamment repris de l’historien américain David McCullough. Lesseps avait levé 1,5 milliard de francs auprès d’environ 800 000 petits investisseurs français, enterré 22 000 ouvriers au Panama, et corrompu 104 membres de la Chambre des députés. Les sources françaises, elles, retiennent plutôt le chiffre de 85 000 souscripteurs directement touchés par la liquidation de 1889 : la compagnie est placée en liquidation le 4 février 1889, le scandale est financier, et 85 000 souscripteurs sont ruinés. Deux façons de compter la même catastrophe, l’une sur l’ensemble des émissions successives, l’autre sur le seul dénouement judiciaire.
À retenir
- Un projet pharaonique présenté comme infaillible s’est transformé en cauchemar financier
- Les autorités ont attendu trois ans avant de révéler le scandale au public
- Le nom du canal est devenu synonyme de corruption politique en France
Le rêve de Suez rejoué en Amérique centrale
Tout commence par un pari d’orgueil. Lesseps constitua le 8 juillet 1879 la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, une société anonyme, destinée à réunir les fonds nécessaires et à conduire le projet. Le 20 octobre 1880, les statuts de la Compagnie furent déposés à Paris. Mais lever l’argent s’avère plus compliqué que prévu. En décembre, Charles de Lesseps, fils de Ferdinand, procéda à l’émission du capital sous la forme de 800 000 actions à 500 francs, mais cette émission fut un échec : on ne récolta que 300 millions sur les 400 demandés.
Ce raté ne décourage pas le vieil homme, alors auréolé de sa gloire égyptienne. Une campagne de presse savamment orchestrée, largement arrosée, finit par convaincre notaires, commerçants et rentiers de province que Panama sera le nouveau Suez. Les travaux de percement démarrent au début de 1881, dans une région qui n’a rien à voir avec le désert égyptien : montagnes, marécages, forêt tropicale. Personne, ou presque, chez les promoteurs du projet, n’a mis les pieds sur place avant de vanter sa faisabilité.
Fièvre jaune, surcoûts et mensonges techniques
Sur le terrain, la réalité rattrape vite les discours parisiens. Les travaux débutèrent en 1881 et rencontrèrent plusieurs difficultés : épidémies de malaria et de fièvre jaune occasionnant une très forte mortalité parmi le personnel, accidents de terrain dus à la difficulté de traverser la cordillère montagneuse qui longe l’isthme. Le projet initial, un canal à niveau sans écluses copié sur le modèle égyptien, se révèle techniquement intenable face au relief accidenté de l’isthme. Renonçant au percement d’un canal à niveau, Ferdinand de Lesseps fit appel à Gustave Eiffel pour construire un canal à écluses. Changement de plan coûteux, qui arrive trop tard pour sauver l’entreprise.
Les besoins de financement explosent année après année. Chaque nouvel emprunt sert à peine à combler le trou laissé par le précédent. Cachant au public les difficultés grandissantes de l’entreprise, la Compagnie engloutit, de 1880 à 1888, un milliard quatre cents millions de francs de l’époque. Pour continuer à drainer l’épargne populaire, Lesseps a besoin d’une loi autorisant un emprunt à lots, une sorte de loterie obligataire. En 1885, il voulut lancer cet emprunt, pour lequel une loi était nécessaire ; celle-ci fut votée en 1888, malgré un rapport défavorable fourni en 1886 par l’ingénieur Rousseau. l’alerte technique existait bel et bien deux ans avant le vote. Elle a simplement été ignorée, achetée, ou les deux.
La faillite, puis le scandale politique trois ans plus tard
Le dernier emprunt ne suffit pas à combler l’abîme financier. La compagnie suspend ses paiements fin 1888, et le tribunal civil de la Seine acte sa dissolution début février 1889. À ce moment-là, l’affaire reste avant tout un désastre boursier, pas encore un scandale d’État. Le gouvernement essaie d’étouffer l’affaire, mais en automne 1892, elle devient un scandale politique majeur qui ébranle la IIIe République. Ce délai de trois ans entre la ruine des épargnants et l’explosion médiatique est révélateur : la classe politique française avait tout intérêt à enterrer le dossier.
Le déclencheur porte un nom, celui d’un polémiste antisémite qui fera bien plus de mal que de bien à la vérité. Le lanceur d’alerte n’est pas un anonyme, mais Édouard Drumont, rédacteur en chef de La Libre Parole, qui dévoile à partir de septembre 1892 les implications du financier Reinach et de Cornelius Herz. L’affaire tourne au drame personnel pour l’un des intermédiaires financiers du dossier : le 19 novembre 1892, deux jours avant sa comparution devant un juge, Reinach est retrouvé mort. Le procès qui suit, en mars 1893, s’attaque enfin aux responsables. Le procès condamne pour escroquerie et abus de confiance les Lesseps père et fils, Eiffel et des administrateurs de la compagnie. Gustave Eiffel, lui, obtiendra plus tard l’annulation de sa condamnation en appel, sa réputation d’ingénieur restant intacte, contrairement à celle de Lesseps, qui mourra deux ans plus tard, diminué et déshonoré.
L’affaire laisse une trace durable dans la langue française. Les procès de 1893 donnent d’ailleurs naissance à un nouveau mot pour désigner la corruption politique : panamiste. Le canal lui-même attendra encore une décennie avant de voir le jour : rachetés par Washington, les travaux reprennent sous supervision américaine en 1904, avec une conception radicalement différente, à écluses, et des progrès sanitaires qui viennent enfin à bout de la fièvre jaune. Le canal de Panama est finalement achevé en 1914. Vingt-cinq ans séparent la faillite française de l’inauguration américaine : un quart de siècle pendant lequel des dizaines de milliers de petits épargnants français ont continué d’attendre, en vain, le moindre remboursement.
Sources : markethistories.com | lutte-ouvriere.org
