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Fini l’idée que les momies restaient dans leurs tombes : les pharmaciens européens les vendaient au poids

Pendant des siècles, l’Europe a littéralement consommé les morts de l’Égypte ancienne. Voilà une histoire qui bouscule bien des idées reçues sur ces corps millénaires que l’on imagine tranquillement endormis au fond de leurs sarcophages. Car loin de reposer en paix, les momies pharaoniques ont connu un tout autre destin : celui d’être démembrées, broyées et vendues au gramme dans les officines du Vieux Continent. Ce que l’on appelait la mumia figurait alors parmi les remèdes les plus prisés des apothicaires, prescrite contre les coups, les chutes et les hémorragies internes. Un commerce macabre autant que florissant, qui a vidé les nécropoles du Nil pour soigner les élites européennes, et qui s’est appuyé sur une gigantesque méprise. Plongée dans l’un des chapitres les plus troublants de l’histoire de la médecine.

Quand le corps des pharaons finissait broyé au fond d’un bocal

Imaginez un instant les rayonnages d’une pharmacie d’autrefois. Parmi les fioles de plantes séchées et les onguents divers, un bocal renfermait une poudre brunâtre au nom énigmatique : la mumia. Cette substance n’était autre que le produit de restes humains momifiés, réduits en poussière après avoir traversé la Méditerranée. Les corps étaient importés d’Égypte, démembrés puis broyés, avant d’être transformés en poudre destinée à des onguents ou à des préparations médicinales.

Le plus fascinant reste l’origine de cette pratique. Tout reposerait sur une erreur de traduction. Dans les textes médicaux arabes, le terme mūmiyā désignait à l’origine une résine bitumineuse naturelle, une sorte de bitume précieux, sans le moindre lien avec les corps embaumés. Mais en passant d’une langue à l’autre, le mot a glissé de sens. On a fini par croire que la substance miraculeuse se trouvait dans les momies elles-mêmes. De ce malentendu linguistique est né un commerce qui allait durer des siècles.

Un remède miracle prescrit pour tout : la folle réputation de la mumia

Introduite en Occident vers le XIIIe siècle, après le retour des premiers croisés, la mumia s’est répandue dans un contexte de professionnalisation des métiers médicaux et pharmaceutiques. On la prescrivait contre une liste impressionnante de maux : plaies, fractures, hémorragies internes, abcès, contusions et problèmes intestinaux. Difficile de trouver un remède plus polyvalent dans les officines de l’époque.

Cette réputation s’appuyait sur deux croyances tenaces. D’un côté, la théorie des signatures, selon laquelle chaque substance portait en elle les indices de son usage. De l’autre, le vitalisme, qui supposait un transfert d’énergie vitale d’un corps à un autre : consommer les restes d’un être conservé depuis des millénaires devait, pensait-on, transmettre une forme de force vitale. Au XVIe siècle, la consommation atteignit une sorte d’apogée. La demande était telle que le pillage des nécropoles égyptiennes s’intensifia, alimentant un négoce aussi lucratif que destructeur. Les momies devenant rares et coûteuses, des faussaires n’hésitaient pas à écouler des momies d’animaux, des corps de morts prématurés, voire des cadavres dérobés sur les gibets.

Ambroise Paré, l’homme qui osa crier à l’imposture

Dans ce concert de crédulité, une voix s’est élevée. Celle d’Ambroise Paré, chirurgien du roi au XVIe siècle et l’une des figures majeures de la médecine française. L’homme, réputé pour son bon sens et son sens de l’observation, jugeait la poudre de momie tout simplement contre-indiquée. Selon lui, non seulement elle ne soignait rien, mais elle provoquait le vomissement et blessait l’estomac de ceux qui l’absorbaient.

Sa critique fut aussi ferme que documentée. Il dénonça l’inutilité de ce remède et l’imposture qui l’entourait, un négoce reposant sur une méprise et alimenté par des fraudes de plus en plus grossières. Pourtant, et c’est là toute l’ironie de l’histoire, ses protestations n’y changèrent rien. La demande demeura tenace. Malgré ces attaques précoces, la mumia n’a réellement disparu des pratiques médicales et des officines qu’entre le début du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Il aura donc fallu près de deux siècles pour que le bon sens finisse par l’emporter.

Ce que ce commerce oublié révèle de notre rapport aux morts

Au-delà de la sidération, cette histoire raconte quelque chose de profond sur notre rapport à la mort et au corps. Pendant des siècles, le patrimoine funéraire d’une civilisation entière a été traité comme une simple marchandise, arraché à ses tombeaux pour finir dans des bocaux. Ces momies, préparées avec un soin infini pour garantir l’éternité à leurs occupants, ont vu leur voyage vers l’au-delà brutalement interrompu par la pharmacopée européenne.

Ce chapitre méconnu nous rappelle aussi à quel point la frontière entre médecine et croyance a longtemps été floue. Un simple mot mal traduit a suffi à lancer un commerce qui a duré des générations, résistant même aux mises en garde des plus grands praticiens. De quoi s’interroger : combien de nos certitudes actuelles seront-elles considérées, dans quelques siècles, avec le même mélange de fascination et d’effroi ?