Non, les cailloux les plus précieux d’un site archéologique ne sont pas toujours les plus brillants. Parfois, ce sont les plus banals, ceux que l’on foule sans y prêter attention, qui renferment les secrets les mieux gardés de notre passé. Pendant des décennies, des générations de chercheurs ont marché, gratté et fouillé le sol de sites préhistoriques sans imaginer que ces petites pierres grisâtres, dispersées un peu partout, contenaient une véritable capsule temporelle biologique. Ces « cailloux » n’étaient autres que des coprolithes, c’est-à-dire des excréments fossilisés. Et en les ouvrant délicatement, les scientifiques ont fait bien plus que décrire de vieilles pierres : ils ont reconstitué le dernier repas d’hommes ayant vécu il y a des milliers d’années. Une plongée intime, presque indiscrète, dans le quotidien de nos lointains ancêtres.
Ces pierres oubliées qui cachaient un trésor sous les semelles des archéologues
Le mot lui-même raconte tout. Coprolithe vient du grec kopros, l’excrément, et lithos, la pierre. Autrement dit, un déjection changée en roche au fil du temps, par un lent processus de minéralisation ou de dessiccation. Rien de très glamour au premier regard, et c’est précisément pour cela que ces objets ont longtemps été négligés. Difficiles à distinguer d’un simple gravillon, ils passaient sous les radars, piétinés sans ménagement lors des fouilles.
Pourtant, ces vestiges peu ragoûtants se sont révélés être de véritables coffres-forts de la mémoire biologique. À l’intérieur, on retrouve des traces physiques et moléculaires de tout ce qui a transité par un tube digestif préhistorique. Grâce à des méthodes d’analyse fondées sur l’identification des produits de digestion des stérols, les chercheurs parviennent aujourd’hui à déterminer avec une précision remarquable de quel intestin provient chaque échantillon. Autrement dit, ils peuvent distinguer un coprolithe humain de celui d’un animal, une nuance capitale pour éviter les confusions.
Au menu il y a des millénaires : ce que le dernier repas nous raconte vraiment
Une fois ouverts et décortiqués en laboratoire, ces excréments fossilisés livrent un menu détaillé. L’analyse biochimique de leur composition, combinée à des études de l’ADN, documente avec finesse le régime alimentaire des premiers hommes. On y lit ce qu’ils mangeaient, en quelle proportion, et parfois de quelle manière plutôt brutale.
Certaines découvertes ont de quoi surprendre. Une analyse a ainsi révélé qu’un individu aurait avalé un serpent à sonnette entier et cru : un croc de crotale s’était conservé intact dans le coprolithe, témoin silencieux d’un repas expéditif. Sur le site néandertalien d’El Salt, près d’Alicante en Espagne, des échantillons datés d’entre 60 000 et 45 000 ans ont permis de nuancer l’image du chasseur exclusivement carnivore. Les végétaux auraient représenté environ un quart de l’alimentation de l’Homme de Néandertal. Une donnée d’autant plus fiable que le cholestérol produit par un ours, par exemple, diffère de celui d’un humain, ce qui permet d’écarter les fausses pistes.
Des passagers clandestins révélés : quand les parasites trahissent tout un mode de vie
Mais le contenu de ces pierres ne s’arrête pas au menu. Il abrite aussi des passagers clandestins. En scrutant l’intérieur des coprolithes, les chercheurs y débusquent des œufs de vers intestinaux, minuscules mais parfaitement conservés. Sur un site néolithique, des analyses ont mis en évidence la présence d’œufs de trichocéphale (Trichuris trichiura), un parasite bien connu du tube digestif humain.
Cette discipline, la paléoparasitologie, ouvre une fenêtre inattendue sur le quotidien de nos ancêtres. La présence de ces parasites en dit long sur les conditions d’hygiène, l’accès à l’eau, la proximité avec les animaux ou encore la densité des groupes humains. Le séquençage du microbiote permet même de suivre l’évolution de la flore intestinale à travers les âges, comme si l’on remontait le fil génétique de notre ventre sur des dizaines de millénaires.
Ce que ces excréments fossilisés changent pour la science d’aujourd’hui
L’intérêt de ces trouvailles dépasse largement la curiosité anecdotique. En reconstituant le régime alimentaire, la santé digestive et les maladies de populations disparues, les coprolithes offrent un tableau vivant, presque en trois dimensions, de la vie préhistorique. Là où les ossements et les outils racontent des gestes et des morphologies, ces pierres racontent l’intimité biologique des individus.
Elles rappellent aussi une leçon d’humilité scientifique : ce qui semble insignifiant peut receler une richesse insoupçonnée. Ces excréments changés en roche fonctionnent comme de véritables archives naturelles, capables de conserver pendant des dizaines de milliers d’années des informations qu’aucun texte n’aurait pu transmettre.
En ouvrant ces cailloux longtemps méprisés, les chercheurs n’ont pas seulement exhumé un dernier repas figé dans le temps : ils ont ravivé le souffle d’un quotidien oublié, fait de chasses, de cueillettes et de petites misères intestinales. La prochaine fois que vous croiserez une pierre banale au sol, qui sait quel secret elle pourrait bien renfermer ?
