Sous les champs de betteraves et les corons discrets de la Somme, un village entier repose sur du vide. Pas n’importe quel vide : un labyrinthe de 300 chambres taillées à la main dans la craie, capable d’abriter des centaines de personnes, du bétail et même des fours à pain. Ce site, ouvert aux touristes depuis des décennies comme une simple curiosité géologique, cachait en réalité un témoignage bouleversant que personne n’avait songé à déchiffrer. Il aura fallu attendre 2014 pour qu’un archéologue lève enfin les yeux vers les parois et comprenne ce que des centaines de soldats de la Première Guerre mondiale avaient voulu transmettre.
Un refuge creusé dans la craie bien avant les tranchées
L’histoire de la cité souterraine de Naours, non loin d’Amiens, commence bien avant les canons de 14-18. Les archéologues estiment que ce réseau aurait été creusé dès le IIIe siècle, dans une craie tendre et facile à travailler, formant peu à peu un véritable village en sous-sol composé de 28 galeries. On y trouve des places, des étables, une boulangerie et même trois chapelles, preuve que ce lieu n’était pas une simple cachette de fortune mais une organisation pensée pour la survie collective sur de longues périodes.
Ce refuge a connu son heure la plus sombre durant la Guerre de Trente Ans, entre 1618 et 1648, lorsque les habitants du village fuyaient sous terre pour échapper aux armées qui traversaient sans relâche le nord de la France. Pendant des générations, ces galeries ont ainsi joué le rôle d’abri anti-pillage, avant de tomber dans un oubli relatif. Elles ne seront redécouvertes qu’en 1887, révélant au grand jour un patrimoine souterrain resté silencieux pendant des siècles, comme suspendu dans la roche en attendant son prochain chapitre.
Quand les soldats australiens ont fait de ces galeries leur dortoir de guerre
Avance rapide jusqu’au début du XXe siècle. La Somme devient le théâtre de combats parmi les plus meurtriers de l’histoire militaire moderne, et le village de Naours se retrouve à proximité immédiate de Vignacourt, une zone de transit stratégique où les soldats venaient passer leurs permissions loin du fracas du front. C’est dans ce contexte que les premières troupes australiennes, arrivées en France en juillet 1916, découvrent la cité souterraine. Loin d’y voir un simple abri militaire, beaucoup s’y rendent presque en touristes, curieux de visiter ce dédale creusé par leurs lointains prédécesseurs.
C’est précisément cette dimension récréative qui va transformer les murs de craie en un immense livre d’or improvisé. Les soldats, en particulier australiens et britanniques, gravent leurs noms, leurs régiments, parfois même leurs adresses postales, comme on laisserait une trace de son passage avant l’incertitude du lendemain. Ces graffitis, loin d’être de simples signatures anodines, deviennent le dernier repère tangible d’hommes qui ne savaient pas s’ils reviendraient du front tout proche.
Le jour où quelqu’un a enfin osé lire les murs
Pendant près d’un siècle, ces inscriptions restent là, sous les yeux de milliers de visiteurs, sans que personne n’y prête vraiment attention. Le tournant survient en 2014, lorsque l’archéologue local Gilles Prilaux se penche sérieusement sur ces parois, épaulé par les nouveaux propriétaires du site et par le photographe américain Jeffrey Gusky, qui entreprend dès le mois de décembre un travail méticuleux de recensement photographique.
Le résultat de ce travail dépasse toutes les attentes : près de 2 000 inscriptions sont mises au jour, dont 1 821 noms identifiables. Parmi eux, 731 Australiens, 339 Britanniques et 55 Américains, auxquels s’ajoutent quelques Français et Canadiens, sans oublier 662 inscriptions dont la nationalité reste encore à déterminer. Cette découverte fait immédiatement de Naours la plus grande concentration connue d’inscriptions de la Première Guerre mondiale. Les recensements se sont poursuivis les années suivantes, portant l’estimation à environ 2 810 graffitis, avant que le chiffre ne se stabilise aujourd’hui autour de 3 000 inscriptions, dont plus de 700 attribuées à des soldats australiens, un record absolu sur l’ensemble du front occidental.
Ce que les pierres racontent encore aux descendants d’aujourd’hui
Ce travail de déchiffrage ne s’arrête pas à un simple inventaire scientifique. Chaque nom gravé, chaque adresse griffonnée dans la craie, constitue potentiellement un fil à tirer pour des familles à l’autre bout du monde. En Australie notamment, où la mémoire de la Grande Guerre reste très vive, ces inscriptions permettent à des descendants de retrouver la trace concrète d’un ancêtre combattant, parfois disparu au front peu de temps après avoir gravé son nom sur ces murs souterrains.
La cité de Naours n’a d’ailleurs pas fini de traverser les époques : réquisitionnée par les forces alliées pendant la Première Guerre mondiale, elle servira ensuite de quartier général aux forces nazies durant la Seconde Guerre mondiale, ajoutant une nouvelle strate à cette mémoire souterraine déjà dense. Aujourd’hui encore, alors que l’été touche à sa fin dans la Somme, le site continue d’attirer curieux et passionnés d’histoire, venus marcher dans les pas de soldats qui, sans le savoir, ont transformé un abri de craie vieux de dix-sept siècles en l’un des plus émouvants témoignages du front occidental.
De la Guerre de Trente Ans aux permissions australiennes de 1916, en passant par un siècle d’oubli avant la révélation de 2014, la cité souterraine de Naours illustre à quel point un lieu peut porter plusieurs mémoires superposées sans que personne ne prenne le temps de les lire. Combien d’autres murs, ailleurs, attendent encore qu’on daigne s’y arrêter ?
