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Sous la craie du Pas-de-Calais dorment depuis 1944 des galeries creusées pour frapper Londres à 165 km d’où pas un seul obus n’est jamais sorti

Sous la craie du Pas-de-Calais dorment depuis 1944 des galeries creusées pour frapper Londres à 165 km d'où pas un seul ob...

Cent soixante-cinq kilomètres. C’est la distance qui séparait les puits de tir creusés dans la craie du Boulonnais de la capitale britannique. Sous la colline de Mimoyecques, dans le Pas-de-Calais, l’Allemagne nazie a fait construire entre 1943 et 1944 l’un des projets d’artillerie les plus démesurés de la Seconde Guerre mondiale : une batterie de canons capables, en théorie, de pilonner Londres jour et nuit. Aucun de ces canons n’a jamais tiré le moindre obus sur la ville.

À retenir

  • Une arme secrète nazie capable de tirer 600 obus par heure sur Londres — mais qui n’a jamais fonctionné
  • Les tunnels souterrains creusés par des milliers de prisonniers ont été détruits avant d’être opérationnels
  • Quatre-vingts ans plus tard, une vie insoupçonnée prospère dans ces galeries

Un canon pensé pour tirer 600 obus par heure sur Londres

Le projet portait un nom de code presque anodin : Wiese, « prairie », et Bauvorhaben 711, « projet de construction 711 ». Derrière cette façade administrative se cachait une arme d’un genre nouveau, le canon à charge multiple V3, aussi appelé Hochdruckpumpe. En mai 1943, Albert Speer, ministre du Reich pour l’Armement et les Munitions, informa Adolf Hitler des recherches menées pour produire un canon capable de tirer sur de longues distances, une arme rattachée aux Vergeltungswaffen, les « armes de représailles ». Le principe technique, lui, n’était pas totalement inédit : en 1918, l’armée allemande avait bombardé Paris avec un canon ferroviaire Krupp de 230 mm portant à 130 km, ce qui avait poussé les Français à développer leur propre artillerie à longue portée à charges multiples, projet resté à l’état de plans après l’Armistice. Les ingénieurs du Reich ont repris cette idée abandonnée pour l’adapter à leurs propres ambitions.

Le chantier prévoyait un dispositif hallucinant. L’installation devait se composer d’un réseau de tunnels creusés sous une colline crayeuse reliant cinq puits obliques, chacun destiné à accueillir cinq canons V3, soit vingt-cinq tubes braqués simultanément sur la même cible. Orientés plein nord-ouest, les canons auraient été capables de tirer près de 600 obus par heure sur la capitale britannique, ce qui aurait constitué selon Winston Churchill « l’attaque la plus dévastatrice qui soit ». Un déluge continu, jour après jour, sur une ville déjà éprouvée par le Blitz. Le fonctionnement lui-même tenait de l’ingénierie de précision : chaque piquage à 45°, distant de 4 mètres, produisait une explosion et transférait son énergie au projectile, qui atteignait à la sortie du canon une vitesse de 1 500 mètres par seconde, avec une cadence théorique d’un tir toutes les six secondes. Sur le papier, de quoi transformer Londres en cible fixe pour une arme quasiment increvable, planquée sous des dizaines de mètres de roche.

Des tunnels creusés par des prisonniers, sous la surveillance permanente

Ce genre de chantier ne se construit pas avec des volontaires. La forteresse fut édifiée dans le cadre de l’Organisation Todt par plusieurs milliers de prisonniers, soldats ou civils, russes, polonais, italiens et résistants locaux, près de 1 300 travaillant sur le site. La discrétion était une obsession absolue : ils étaient amenés chaque jour dans des camions bâchés pour qu’ils ne reconnaissent pas les lieux et changeaient d’affectation quotidiennement, beaucoup étant internés au camp de Wissant. Un secret bien gardé, en apparence.

Mais Londres n’était pas dupe. Le Premier ministre Winston Churchill eut connaissance de l’existence de la forteresse et de ses installations grâce au contre-espionnage britannique et à des photographies aériennes. Curieusement, les services alliés se trompaient sur la nature exacte de la menace : ils ignoraient tout du canon V3 mais supposèrent que Mimoyecques abritait une base de lancement de missiles V2. Peu importait finalement la précision du renseignement, la conclusion restait la même : ce site devait disparaître avant d’entrer en service.

Les Tallboy qui ont enterré le projet, littéralement

La riposte est venue du ciel, et elle a été spectaculaire. Malgré de nombreux bombardements, ce n’est que le 6 juillet 1944 que le cœur de la forteresse fut atteint, grâce à une nouvelle arme, la bombe « Tallboy », lors d’une opération menée par le 617e squadron de la RAF sous le commandement de Leonard Cheshire. Six tonnes d’explosif largué depuis un bombardier Lancaster, capable de percer plusieurs mètres de béton avant d’exploser en profondeur : ce jour-là, l’arme secrète d’Hitler perd toute crédibilité opérationnelle. Intensément bombardé par les Alliés, le site n’a jamais pu entrer en fonction et fut dynamité en 1945, achevant méthodiquement ce que les Tallboy avaient commencé.

La garnison, elle, n’a même pas attendu la capture pour évacuer. Le site ne fut jamais formellement abandonné, mais les forces allemandes le quittèrent début septembre 1944 alors que les Alliés progressaient rapidement depuis la Normandie ; il fut capturé le 5 septembre par la 3e division d’infanterie canadienne. Restait alors la question de la destruction définitive, retardée par des tractations diplomatiques inattendues. Churchill, après avoir pris connaissance d’un rapport sur le site, déclara que les installations auraient pu lancer l’attaque la plus dévastatrice sur Londres, ce qui poussa le Bureau de Guerre à préparer sa destruction. Encore fallait-il l’accord des autorités françaises, la Libération ayant changé la donne politique sur ce sol désormais redevenu national.

Aujourd’hui, des chauves-souris ont pris possession des lieux

Quatre-vingt ans plus tard, les galeries de Mimoyecques n’ont toujours vu passer aucun obus, mais elles ne sont pas silencieuses pour autant. La forteresse et son dédale de galeries constituent aujourd’hui le principal site d’hibernation connu pour les chauves-souris dans le Pas-de-Calais, avec onze espèces régulièrement observées sur les vingt-deux répertoriées dans la région. Un basculement presque ironique : le tunnel censé abriter la puissance de feu la plus destructrice imaginée par le régime nazi sert désormais de refuge hivernal à des grands rhinolophes et des murins des marais, qui trouvent dans ces galeries la tranquillité, l’humidité et la température stable, entre 10 et 12°C, nécessaires à leur hibernation. La craie qui devait porter la mort à 165 kilomètres protège désormais la vie qui s’y est discrètement installée.