Un chiffre, à lui seul, donne le vertige : 33 millions de billets vendus en six mois, dans un pays qui comptait alors une quarantaine de millions d’habitants. Pourtant, si vous demandez à un Parisien de vous parler de cet événement qui a rassemblé des foules records dans le bois de Vincennes, il y a fort à parier que vous obtiendrez un silence gêné ou un simple haussement d’épaules. Cette amnésie collective n’est pas un hasard. Elle raconte, en creux, une histoire que la France a longtemps préféré ranger dans un tiroir fermé à clé.
Un spectacle à ciel ouvert pour glorifier l’empire
Au printemps 1931, le bois de Vincennes se métamorphose. Sur 110 hectares, l’Exposition coloniale internationale déploie des pavillons gigantesques censés représenter chaque territoire de l’empire français, du Maroc à l’Indochine. L’ambition est claire : montrer aux Français, dans toute sa splendeur fabriquée, l’étendue et la richesse de leur empire colonial. Rien n’est laissé au hasard, et l’attraction phare frappe particulièrement les esprits : une reconstitution grandeur réelle du temple d’Angkor, réalisée à partir des plans et relevés de l’architecte Gabriel Blanche. Ce monument de bois et de plâtre, aussi spectaculaire qu’éphémère, devient le symbole visuel de toute l’exposition.
Le succès dépasse toutes les espérances. Du 6 mai au 15 novembre, les visiteurs affluent, certains revenant plusieurs fois, ce qui explique l’écart entre les 33 millions de billets vendus et les environ 8 millions de visiteurs réels estimés. Le dernier dimanche, celui du 15 novembre, bat même un record absolu avec 558 793 spectateurs en une seule journée. Un chiffre qui place l’événement au deuxième rang des expositions parisiennes, loin derrière l’Exposition universelle de 1900 et ses 48 millions d’entrées, mais devant celle de 1889. Comme le résume l’historien Michel Pierre, cette manifestation a « solidement convaincu une majorité de Français de l’importance de l’Empire ».
La face cachée d’une mise en scène coloniale
Le maréchal Lyautey, commissaire général de l’exposition, avait pourtant des scrupules. Fort de son expérience coloniale, il tenait à éviter les excès des expositions précédentes, où des populations entières étaient exhibées comme des curiosités de foire. Il refusa notamment catégoriquement la présentation permanente d’une tournée kanak à Vincennes, insistant pour que soient exclus tous les « aspects pittoresques » et ces « expositions humaines » qui avaient tant choqué par le passé.
Mais derrière cette volonté affichée de dignité, la réalité restait bien plus ambiguë. Dans chaque section consacrée à une colonie, des habitants venus d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie rejouaient, sous les yeux des visiteurs, une existence reconstituée dans des villages artificiels. Ils travaillaient devant le public, vaquaient à des occupations censées représenter leur quotidien, dans une mise en scène qui, sous des habits plus policés, poursuivait un objectif inchangé : affirmer la supériorité et la domination de la France sur ces peuples et ces territoires. Le vernis avait changé, mais le fond restait le même.
Comment un triomphe populaire s’est transformé en tabou historique
Il existait, à l’époque déjà, des voix pour dénoncer cette entreprise de propagande grandiose. En marge de l’exposition officielle, une contre-manifestation intitulée « La Vérité sur les colonies » fut inaugurée en septembre 1931 près des Buttes-Chaumont, portée par le Parti communiste français et des figures surréalistes. Mais le rapport de force était sans appel : à peine 4 226 visiteurs en huit mois, contre les 33 millions d’entrées vendues côté officiel. La contestation existait, mais elle demeurait totalement inaudible face à la machine de propagande d’État.
Près d’un siècle plus tard, c’est précisément ce succès qui gêne. Comment célébrer, ou même simplement commémorer, un événement qui a rassemblé des millions de personnes autour d’une entreprise de domination et de mise en scène déshumanisante ? La France post-coloniale a longtemps navigué entre le silence gêné et l’oubli pur et simple, préférant ne pas raviver les plaies d’une page d’histoire qui contredit frontalement les valeurs qu’elle affiche aujourd’hui. Le paradoxe est saisissant : un triomphe absolu, devenu un sujet dont on ne parle qu’à voix basse.
Ce que cette page d’histoire nous oblige encore à regarder en face
L’Exposition coloniale de 1931 n’a pas totalement disparu de Paris. Elle a même laissé deux héritages bien tangibles que des millions de promeneurs croisent chaque année sans forcément en connaître l’origine. La partie de l’exposition consacrée aux animaux exotiques est devenue la base du zoo du parc de Vincennes, toujours en activité. Quant au somptueux pavillon d’art, dessiné par Jaussely et Laprade et orné des célèbres bas-reliefs d’Alfred Janniot, il a connu une reconversion particulièrement symbolique : ancien « Musée permanent des colonies », il abrite aujourd’hui le musée de l’histoire de l’immigration.
Cette transformation architecturale résume, à elle seule, le chemin parcouru par la mémoire collective française. Le bâtiment qui célébrait autrefois la conquête et la domination raconte désormais les parcours de celles et ceux qui ont, depuis, trouvé refuge ou avenir en France. Loin d’être un simple hasard urbanistique, cette évolution invite à ne pas effacer l’histoire, mais à la regarder en face, avec ses zones d’ombre et ses ambiguïtés, plutôt qu’à la dissimuler sous une couche d’oubli confortable.
Difficile, en refermant cette page d’histoire, de ne pas s’interroger sur la manière dont nous choisissons collectivement ce qui mérite d’être célébré ou tu. L’Exposition coloniale de 1931 a enregistré 33 millions d’entrées à Paris, un record qui a marqué son siècle, mais dont le silence actuel en dit peut-être davantage sur notre rapport à l’histoire que le triomphe lui-même. Et si le véritable enjeu n’était pas d’oublier ou de glorifier, mais simplement d’apprendre à raconter ces épisodes avec toute la complexité qu’ils méritent ?
