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Il a décollé en mai 1991 pour cinq mois : le jour de son retour, personne ne pouvait plus lui rendre son pays

Imaginez partir travailler cinq mois à l’étranger et découvrir, à votre retour, que votre pays a tout simplement cessé d’exister sur les cartes du monde. Pas de guerre, pas de catastrophe naturelle, juste un empire tout entier qui s’effondre pendant que vous étiez injoignable. C’est exactement ce qu’a vécu un cosmonaute soviétique, sauf que lui n’était pas en voyage d’affaires : il flottait à environ 400 kilomètres au-dessus de la Terre, à bord d’une station spatiale, totalement coupé des bouleversements qui redessinaient son pays. Son histoire, aussi vertigineuse qu’authentique, mérite d’être racontée en détail.

Une mission ordinaire qui bascule dans l’histoire

Au printemps 1991, Sergueï Krikalev décolle depuis le cosmodrome de Baïkonour pour rejoindre la station spatiale soviétique Mir, dans le cadre de la mission Mir EO-9. Rien, à ce moment-là, ne laisse présager que ce vol d’une durée initialement prévue de cinq mois va se transformer en l’une des odyssées les plus singulières de l’histoire de la conquête spatiale. Pour Krikalev, ingénieur de bord aguerri, il s’agit d’une mission classique : maintenance de la station, expériences scientifiques, et un retour programmé quelques mois plus tard.

Sauf que sur Terre, l’URSS traverse une crise politique et économique d’une intensité rare. Personne, ni les responsables du programme spatial soviétique ni Krikalev lui-même, ne mesure encore à quel point les mois suivants vont bouleverser l’équilibre du pays qui l’a envoyé dans l’espace.

Vivre l’effondrement d’un empire à 400 kilomètres d’altitude

Pendant l’été, alors que des chars sont stationnés sur la place Rouge et que Mikhaïl Gorbatchev se trouve en vacances forcées en Crimée lors d’une tentative de coup d’État, Krikalev poursuit tranquillement sa routine à bord de Mir. Depuis son hublot, il observe une Terre qui semble immuable, sans savoir que le régime politique qui l’a envoyé en orbite est en train de vaciller sérieusement.

Quelques mois plus tard, en décembre, l’URSS se dissout officiellement, donnant naissance à quinze États indépendants. Krikalev, toujours en orbite, n’a d’abord qu’une perception très partielle de l’ampleur des événements. Les communications avec le sol restent techniques et fragmentaires, loin de refléter le séisme géopolitique en cours. Symbole frappant de cette bascule : le cosmodrome de Baïkonour, d’où il avait décollé quelques mois plus tôt, se retrouve du jour au lendemain sur le territoire du Kazakhstan nouvellement indépendant.

Otage de l’espace : quand plus personne ne veut le ramener

La crise politique ne se limite pas à un simple changement de drapeau. Elle vient percuter de plein fouet l’organisation même de la relève de l’équipage. Gorbatchev, dans un contexte de tensions diplomatiques avec le Kazakhstan, annonce que le cosmonaute initialement prévu pour remplacer Krikalev restera finalement au sol. À sa place, un cosmonaute kazakh moins expérimenté est envoyé, davantage pour des raisons symboliques que techniques.

Or Krikalev est le seul mécanicien de bord capable d’assurer la maintenance quotidienne de Mir. Impossible pour lui de quitter la station avec le reste de l’équipage : cela aurait signifié l’abandon pur et simple d’une infrastructure spatiale coûteuse et stratégique. Krikalev se retrouve ainsi littéralement otage de l’espace, coincé en orbite non pas par une panne technique, mais par un chaos politique terrestre totalement hors de son contrôle.

Le retour impossible : atterrir dans un pays qui n’existe plus

La solution finit par venir d’un accord inattendu, presque incongru au vu de la situation : l’Allemagne accepte de payer 24 millions de dollars pour envoyer son propre cosmonaute, Klaus-Dietrich Flade, à bord de Mir. Cette transaction financière permet enfin d’organiser le retour de Krikalev, après un séjour de 311 jours en orbite, bien loin des cinq mois initialement prévus.

Lorsque la capsule Soyouz se pose, Krikalev porte encore fièrement l’écusson CCCP sur sa combinaison, celui de l’URSS. Sauf que ce pays a disparu pendant son absence. Il atterrit sur le sol d’un Kazakhstan désormais souverain, et la presse décrit un homme au teint blanc, affaibli par ce séjour prolongé et surtout non planifié en apesanteur. Autre détail troublant : sa ville natale de Leningrad a elle aussi changé de nom durant son absence, pour devenir Saint-Pétersbourg, symbole supplémentaire d’un pays totalement métamorphosé en quelques mois seulement.

Surnommé depuis le dernier citoyen soviétique, Sergueï Krikalev a poursuivi sa carrière de cosmonaute bien après cette mission hors norme, participant notamment à plusieurs vols vers la Station spatiale internationale. Il est aujourd’hui considéré comme une figure de référence de l’histoire spatiale russe, non seulement pour son expertise technique, mais aussi pour cette expérience unique d’avoir vu, depuis l’espace, un empire disparaître sous ses yeux.

Cette histoire rappelle à quel point la frontière entre exploit scientifique et bascule historique peut parfois se réduire à quelques centaines de kilomètres d’altitude. Alors que Krikalev observait la Terre depuis son hublot, c’est tout un monde qui changeait de visage sans lui demander son avis. Une question demeure, presque vertigineuse : combien d’autres bouleversements majeurs pourraient survenir aujourd’hui pendant qu’un astronaute, isolé loin de tout, continue simplement sa routine en orbite ?