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Fini la fusée géante de l’URSS : deux décollages réussis en 1987 et 1988, puis plus jamais un seul allumage

Une fusée capable de propulser plus de 100 tonnes en orbite, conçue pour rivaliser avec les Américains, testée deux fois avec un succès total, puis abandonnée pour toujours : voilà l’histoire à peine croyable d’Energia, le lanceur le plus puissant jamais construit par l’Union soviétique. Un bijou d’ingénierie qui n’a jamais eu la carrière qu’il méritait, victime non pas d’un échec technique, mais d’un effondrement bien plus vaste, celui d’un empire tout entier. Retour sur ce gâchis spatial qui continue de fasciner les passionnés d’astronautique, plusieurs décennies après son dernier allumage.

Energia, la réponse soviétique à la navette américaine qui n’a jamais trouvé sa mission

Dans les années 1970, alors que les États-Unis dévoilent leur programme de navette spatiale réutilisable, Moscou refuse de rester à la traîne. Naît alors le projet Energia-Bourane, une réponse directe à la Space Shuttle, avec sa propre navette, Bourane, et surtout son propre lanceur géant, Energia. Contrairement à la fusée américaine, dont les moteurs principaux sont intégrés à l’orbiteur, Energia fonctionne comme un véritable lanceur autonome, capable d’envoyer en orbite non seulement une navette, mais aussi toutes sortes de charges lourdes, y compris militaires.

Cette polyvalence aurait pu devenir un atout majeur. Mais elle traduit aussi une absence de mission claire : à quoi devait réellement servir un lanceur aussi puissant, une fois la course technologique avec les Américains apaisée ? Cette question, jamais vraiment tranchée par les ingénieurs soviétiques, va peser lourdement sur l’avenir du programme, bien avant même que la fusée ne décolle pour la première fois.

Mai 1987, novembre 1988 : deux décollages parfaits pour un programme déjà condamné

Le premier envol d’Energia a lieu en mai 1987. À son sommet, la charge militaire Polious, également connue sous le nom de Skif-DM. Le lanceur remplit parfaitement sa mission : c’est la charge utile elle-même qui échoue à atteindre l’orbite visée, à cause d’un dysfonctionnement de son propre système de propulsion. Energia, elle, n’a commis aucune erreur.

Le second vol, en novembre 1988, reste le plus emblématique. Cette fois, la fusée emporte la navette Bourane, qui va accomplir deux orbites terrestres sans équipage avant de revenir se poser à Baïkonour en pilotage entièrement automatique, une prouesse que les Américains n’ont jamais réussi à reproduire avec leur propre navette. Ce vol restera unique : Bourane ne volera plus jamais, et Energia non plus. Deux tirs, deux succès techniques indéniables, et pourtant, c’est le silence total qui suit. Le paradoxe est total : jamais une fusée n’aura autant prouvé sa fiabilité pour aussi peu de vols.

17,8 milliards de roubles envolés : anatomie d’un gâchis financier hors norme

Voici la véritable clé de cette histoire. Le programme Energia-Bourane aura coûté à l’URSS la somme colossale de 17,8 milliards de roubles, en valeur de 1990. Pour donner une idée de l’ampleur du projet, plus d’un million de personnes ont été mobilisées, réparties au sein de 1 286 entreprises et sous la tutelle de 86 ministères différents. Un effort logistique et humain digne des plus grands chantiers publics de l’histoire soviétique.

Mais dès 1991, avec la dissolution de l’Union soviétique, la nouvelle Russie se retrouve incapable de financer un programme aussi gourmand en ressources. Le projet est mis en attente, puis officiellement clos le 30 juin 1993 par Boris Eltsine. Résultat : un lanceur parfaitement opérationnel, doté d’un taux de réussite de 100 %, se retrouve rayé de la carte sans jamais avoir eu l’occasion de démontrer tout son potentiel. L’argent public englouti, lui, ne reviendra jamais, illustrant ce que peuvent devenir les grands projets industriels lorsqu’ils dépendent entièrement de la stabilité politique d’un État.

Du hangar de Baïkonour aux ruines : que reste-t-il d’Energia-Bourane aujourd’hui

Après l’arrêt du programme, les exemplaires restants sont laissés à l’abandon dans les hangars du cosmodrome de Baïkonour, où ils prennent la poussière depuis les années 1990. Parmi eux, la navette OK-1.02, surnommée « Ptichka », était pourtant achevée à 95 % au moment de l’arrêt du projet.

Le sort de Bourane 1.01, elle, est bien plus tragique. Stockée dans le hangar 112 avec une maquette d’Energia, elle est détruite le 12 mai 2002 lorsque le toit du bâtiment s’effondre, faute d’entretien suffisant. La catastrophe coûte la vie à huit ouvriers effectuant des travaux sur la toiture, et emporte avec elle le seul exemplaire du programme ayant réellement volé dans l’espace. Après ce drame, Ptichka est déplacée en urgence vers un bâtiment adjacent, une décision tardive mais salutaire, qui évite de justesse un second désastre identique.

Aujourd’hui encore, une partie du cosmodrome de Baïkonour reste figée dans cet abandon, tandis que l’autre continue son activité, notamment avec les lanceurs Soyouz. Un contraste saisissant entre passé glorieux et présent poussiéreux, qui résume à lui seul le destin d’Energia.

L’histoire d’Energia-Bourane, c’est finalement celle d’un pari technique parfaitement réussi, mais politiquement et financièrement condamné avant même d’avoir eu la chance de prouver son utilité. Un lanceur irréprochable, sacrifié sur l’autel d’un empire qui s’effondrait. Reste une question qui résonne encore aujourd’hui, bien au-delà de l’espace soviétique : combien de grands projets, ailleurs et à d’autres époques, ont-ils connu le même sort, victimes non pas de leurs défauts, mais du contexte qui les a vus naître ?