Les cinq bases qui composent l’ADN et l’ARN, adénine, guanine, cytosine, thymine et uracile, ont été détectées dans des grains prélevés directement sur l’astéroïde Ryugu par la sonde japonaise Hayabusa2. Ces poussières n’ont jamais touché l’atmosphère terrestre avant leur analyse en laboratoire fermé. Ce détail change tout : il écarte l’hypothèse d’une contamination biologique venue de la Terre, celle qui plombait depuis des décennies l’étude des météorites tombées au sol.

Une météorite traverse l’atmosphère, s’écrase, puis reste exposée à l’air, à la pluie, aux bactéries du sol pendant des heures ou des jours avant d’être récupérée. Impossible, dans ces conditions, d’être certain à 100 % que les molécules organiques retrouvées viennent bien de l’espace et non d’une pollution terrestre. Ryugu, lui, a été échantillonné en orbite, scellé sous vide, puis rapatrié dans une capsule étanche larguée dans le désert australien en décembre 2020. Aucune fuite, aucun contact avec l’oxygène ou l’eau liquide de notre planète.

À retenir
  • Les cinq bases azotées de l’ADN et de l’ARN ont été identifiées dans des échantillons de Ryugu prélevés en orbite et maintenus sous vide.
  • Le protocole de collecte élimine toute contamination terrestre, contrairement aux météorites retrouvées au sol exposées à la pollution.
  • Ces molécules organiques se sont formées par réactions chimiques dans le disque protoplanétaire il y a 4,6 milliards d’années.
  • La découverte soutient l’hypothèse de la panspermie moléculaire : les briques de la vie ont été livrées à la Terre par astéroïdes et comètes.

Un prélèvement pensé pour éviter toute pollution

La mission Hayabusa2, pilotée par l’agence spatiale japonaise JAXA, a touché la surface de Ryugu à deux reprises en 2019, en tirant un petit projectile pour faire jaillir des fragments de roche avant de les capturer. Cet astéroïde de type carboné, situé à plus de 300 millions de kilomètres de la Terre, appartient à une famille de corps célestes considérés comme des vestiges quasiment intacts de la formation du système solaire, il y a 4,6 milliards d’années.

Les échantillons ont ensuite été manipulés dans des chambres à atmosphère contrôlée, purgées d’azote, pour éliminer tout risque de contact avec l’air ambiant. Cette précaution n’est pas anecdotique. Elle constitue la différence fondamentale entre une trouvaille suspecte et une preuve solide.

Ce que révèlent les grains de Ryugu

Les analyses publiées par des équipes de recherche associées à la mission ont identifié les cinq bases azotées. De plus, plusieurs acides aminés et des composés soufrés organiques. Cette combinaison rappelle celle observée dans certaines météorites carbonées, comme celle tombée à Murchison en Australie en 1969, mais avec un niveau de certitude inédit sur l’origine extraterrestre des molécules.

L’uracile, brique de l’ARN, avait déjà été repéré dans des échantillons de comètes et de météorites lors de missions précédentes. Sa présence conjointe avec les quatre autres bases dans un même échantillon aussi bien préservé reste toutefois une première. Ces molécules se seraient formées par des réactions chimiques impliquant de l’eau, de l’ammoniac et des rayonnements ultraviolets, dans les conditions glaciales du disque protoplanétaire originel.

Trois milliards d’années. C’est l’âge estimé de certaines phases d’altération aqueuse repérées dans les minéraux de Ryugu.

Une bibliothèque chimique antérieure à la vie

Cette découverte alimente une hypothèse défendue depuis les années 1970 : les briques élémentaires de la vie ne seraient pas nées sur Terre, mais auraient été livrées depuis l’espace par bombardement d’astéroïdes et de comètes lors des premiers âges de la planète, il y a environ 4 milliards d’années. On appelle parfois ce scénario la panspermie moléculaire, à distinguer de la panspermie biologique qui imagine le transport d’organismes vivants complets, une idée bien plus spéculative et nettement moins soutenue scientifiquement.

La Terre primitive était alors soumise à un déluge de météorites et de comètes, une période que les astronomes surnomment le grand bombardement tardif. Chaque impact aurait pu apporter sa dose de molécules organiques prêtes à s’assembler, dans les océans chauds ou dans des flaques d’argile, en structures plus complexes.

Reste une question ouverte : ces bases suffisent-elles à expliquer l’apparition du vivant, ou ne sont-elles qu’un ingrédient parmi d’autres, sans lien démontré avec les premières cellules ? Les chercheurs restent prudents sur ce point. Avoir les lettres de l’alphabet génétique éparpillées dans la poussière cosmique ne garantit pas qu’elles se soient un jour organisées en phrase lisible par une cellule.

D’autres missions confirment la tendance

La sonde américaine OSIRIS-REx, de son côté, a ramené en 2023 des échantillons d’un autre astéroïde carboné, Bennu, avec des résultats préliminaires évoquant également une chimie organique riche. Les deux missions convergent vers la même conclusion : la matière première de la biologie terrestre circulait déjà, sous forme de molécules dispersées, bien avant que notre planète n’existe sous sa forme actuelle.

Ce qui distingue Ryugu, c’est la rigueur du protocole de collecte, pensé dès le départ pour trancher un débat vieux de plusieurs décennies sur la contamination des échantillons. La prochaine étape consistera à comparer ces grains avec ceux d’autres astéroïdes de composition différente, pour vérifier si cette chimie prébiotique est une exception ou une règle générale dans le système solaire.