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La préhistoire a une grotte où les hommes descendaient bien plus loin qu’on ne le croyait : les parois gardent encore la trace de leurs allers-retours

Certains lieux résistent longtemps avant de livrer leurs secrets. Pendant des décennies, on a pensé connaître les limites de fréquentation d’une grotte espagnole pourtant étudiée depuis plus de soixante ans. Les archéologues estimaient que les hommes préhistoriques s’y aventuraient seulement jusqu’à un certain point, là où la lumière du jour cessait de filtrer. Mais des analyses récentes viennent bousculer cette certitude bien établie. En observant attentivement les parois rocheuses, des chercheurs ont découvert quelque chose d’inattendu : des marques noirâtres, presque invisibles au premier regard, qui racontent une histoire bien différente de celle imaginée jusqu’ici.

Ces traces, laissées par des torches enflammées il y a des millénaires, prouvent que nos ancêtres descendaient bien plus loin dans l’obscurité qu’on ne le pensait. Et surtout, elles montrent qu’ils y revenaient, encore et encore, selon un schéma qui semble tout sauf improvisé. Voici ce que cette découverte nous apprend sur notre rapport, très ancien, à l’exploration souterraine.

Une grotte qui cachait bien son jeu

La grotte de Nerja, en Andalousie, n’est pourtant pas une inconnue pour la science. Découverte en 1959, elle a rapidement attiré l’attention des spécialistes grâce à son art pariétal exceptionnel, ses concrétions calcaires spectaculaires et sa stratigraphie particulièrement riche. Ses galeries s’étendent sur plusieurs kilomètres, formant un véritable labyrinthe souterrain où la lumière naturelle disparaît très vite. Pendant longtemps, les chercheurs ont considéré que les visiteurs préhistoriques se contentaient d’explorer les zones les plus accessibles, celles où filtrait encore un peu de clarté extérieure.

Or, cette vision vient d’être remise en question. La profondeur de certaines galeries obligeait nécessairement les hommes préhistoriques à utiliser des sources de lumière artificielle pour progresser dans l’obscurité totale. Et c’est justement là que réside toute la richesse de cette découverte : au sol, dans les recoins les plus reculés de la cavité, des restes de combustion de torches en bois ont été retrouvés, témoins silencieux d’un usage bien plus intensif de la grotte qu’on ne l’avait jamais envisagé.

La suie parle : ce que révèle le radiocarbone

C’est ici qu’intervient une méthode aussi rigoureuse que fascinante : la datation au radiocarbone. Les charbons collectés sur les parois et au sol de la grotte ont d’abord subi un traitement chimique minutieux destiné à retirer toute contamination extérieure susceptible de fausser les résultats. Une fois purifiés, ces échantillons sont oxydés en dioxyde de carbone, puis réduits en graphite avant d’être compactés en cible pour l’analyse. Un processus technique, certes, mais essentiel pour obtenir une datation fiable et précise.

Les résultats sont sans appel : la grotte de Nerja a été visitée depuis 41 000 ans, ce qui en fait l’un des sites les plus anciens attestant d’une présence humaine régulière en profondeur. Mieux encore, l’analyse des charbons et de la suie a permis de démontrer qu’il ne s’agissait pas de visites isolées, mais bien de passages répétitifs, échelonnés sur de très longues périodes. Cette continuité dans la fréquentation change radicalement la manière dont on doit envisager le rapport des hommes préhistoriques à ces espaces souterrains hostiles.

Des torches alignées, une logique qui interroge

Mais le plus troublant reste sans doute cet alignement de traces retrouvé sur les parois. On parle ici de ce que les spécialistes appellent des marques de mouchage : lorsqu’une torche commence à s’éteindre doucement, il suffit de frotter son extrémité incandescente contre la roche pour la raviver. Ce geste, répété au fil des passages, laisse derrière lui des traces arrondies et noirâtres, semblables à de petites signatures involontaires.

Selon les travaux menés par le préhistorien Marc Azéma, ce type de marque a déjà été observé dans d’autres grottes célèbres, notamment à Chauvet, où les artistes du Paléolithique utilisaient des torches fabriquées à partir de bois résineux. Le bois reste d’ailleurs le combustible le plus fréquemment identifié dans les grottes paléolithiques liées à l’éclairage, qu’il s’agisse de torches portatives ou de foyers installés dans des cheminées naturelles. À Chauvet justement, les premiers prélèvements réalisés en 1995 portaient sur cinq marques de charbon associées à des œuvres pariétales emblématiques : deux rhinocéros face à face, un grand bison, une vache, un cheval, ainsi que deux marques de torches distinctes.

Ce qui frappe dans le cas de Nerja, c’est la disposition presque méthodique de ces traces le long des galeries les plus profondes. Un tel alignement suggère une organisation réfléchie du déplacement, comme si un itinéraire précis avait été suivi, encore et encore, par différentes générations. Il ne s’agit donc plus d’incursions timides ou hasardeuses, mais bien d’un usage structuré de l’espace souterrain.

Ce que ces allers-retours nous apprennent sur nos ancêtres

Ces découvertes rappellent également à quel point l’inventaire des dispositifs d’éclairage préhistoriques reste encore limité. Sur les 302 objets examinés à travers différents sites qui auraient pu servir de lampes, seuls 85 ont pu être définitivement identifiés comme tels. Autrement dit, la lumière artificielle utilisée par nos ancêtres demeure un domaine où il reste encore beaucoup à comprendre, et chaque nouvelle grotte étudiée apporte sa pièce au puzzle.

Cette fascination pour les profondeurs ne se limite pas à l’Europe. Dans les grottes submergées du Yucatán, au Mexique, des datations radiocarbone sur des charbons de bois probablement utilisés pour l’éclairage indiquent une présence humaine s’étalant de 13 000 à 7 177 ans avant notre ère. Preuve, si besoin était, que cette attirance pour l’exploration de l’obscurité n’était pas un cas isolé, mais bien un comportement partagé par différentes populations humaines, à des époques et sur des continents différents.

Ce qui se dessine derrière ces traces de suie, c’est une image bien plus complexe de l’homme préhistorique que celle d’un simple chasseur-cueilleur restant proche de la lumière du jour. Ces allers-retours répétés dans l’obscurité totale révèlent une véritable capacité d’organisation, une maîtrise du feu poussée jusqu’à ses limites pratiques, et sans doute une motivation profonde, qu’elle soit rituelle, symbolique ou simplement exploratoire.

En définitive, cette grotte espagnole nous rappelle qu’il reste encore tant à découvrir sous nos pieds, dans ces galeries que l’on croyait avoir déjà percées de tous leurs mystères. Les parois de Nerja, patiemment interrogées par la science, continuent de livrer des indices sur ces expéditions souterraines menées il y a plusieurs dizaines de milliers d’années. Alors, combien d’autres grottes gardent-elles encore, tapies dans l’ombre, des traces similaires de ces voyages oubliés vers les profondeurs de la Terre ?