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Sous le sable du sud de l’Égypte court depuis 1997 un canal de 50 km qui n’a jamais fait pousser ce qu’on lui promettait

Imaginez creuser, à la seule force des machines et de la volonté politique, un cours d’eau artificiel plus long que la distance entre Paris et Rouen, en plein désert égyptien, avec la promesse de faire naître des millions d’hectares de cultures là où il n’y avait jusqu’alors que du sable et des cailloux. C’est exactement ce qu’a tenté l’Égypte à la fin des années 1990. Près de trente ans plus tard, alors que le pays continue de suffoquer sous la pression démographique le long de son fleuve mythique, ce chantier pharaonique reste l’un des exemples les plus frappants de mégalomanie étatique confrontée à la dure réalité du terrain. Retour sur l’histoire méconnue du canal de Toshka, ce projet censé changer la carte de l’Égypte et qui, aujourd’hui encore, hante les paysages du désert Libyque.

Un pharaon des temps modernes rêvait d’un second Nil

Au milieu des années 1990, l’Égypte suffoque déjà sous la pression démographique concentrée le long du Nil. Plus de 95 % de la population vit alors sur seulement 6 % du territoire national, coincée entre le fleuve et un désert quasiment inhabitable. Le président Hosni Moubarak imagine alors une solution radicale : détourner une partie des eaux du lac Nasser vers le désert occidental pour créer une nouvelle vallée habitable, capable d’absorber le trop-plein démographique du pays.

Lancé en 1997, le projet Toshka, également connu sous le nom de projet Nouvelle Vallée, est présenté comme le plus grand chantier d’irrigation depuis la construction du haut barrage d’Assouan. L’objectif affiché est vertigineux : faire passer la superficie des terres arables égyptiennes de 6 % à 35 % du territoire. Pour y parvenir, un système de canaux est conçu afin d’acheminer l’eau du lac Nasser vers les régions désertiques du désert Libyque. Le canal Cheikh Sayed, long de 310 kilomètres, est ainsi creusé pour relier le lac à l’oasis de Baris, tandis qu’une autre voie d’eau de 72 kilomètres connecte le lac Nasser à la dépression de Toshka elle-même.

En 2003, Moubarak inaugure en grande pompe la station de pompage qui portera plus tard son nom, dotée d’une capacité impressionnante de cinq milliards de mètres cubes d’eau par an. Les médias de l’époque parlent d’un « second delta du Nil », capable de transformer durablement la géographie économique du pays. L’ambition est telle que le projet devient un symbole de la modernisation égyptienne voulue par le raïs.

Le désert a toujours été plus fort que les ingénieurs

Très vite, la réalité du terrain contredit les plans dessinés sur papier. Le sol du désert de Toshka, majoritairement sablonneux et pauvre en matière organique, se révèle bien moins fertile que prévu par les études préliminaires. Sous un climat aussi extrême, l’évaporation massive aggrave encore le problème : une partie considérable de l’eau pompée depuis le lac Nasser disparaît littéralement avant même d’atteindre les cultures.

Le symbole le plus criant de ce décalage entre ambition et réalité reste sans doute la station de pompage Moubarak elle-même. Considérée comme l’une des plus grosses au monde avec ses 24 pompes installées, elle s’avère complètement surdimensionnée : seules quatre à six pompes fonctionnent réellement au quotidien, les autres restant à l’arrêt faute de besoins suffisants. Un gaspillage d’infrastructure qui illustre à lui seul l’ampleur du fiasco technique.

À cela s’ajoute un déficit chronique de coordination entre les différentes agences gouvernementales impliquées, ralentissant chaque étape du chantier et multipliant les retards. Le projet, que certains observateurs qualifient déjà de méga-échec, semble s’essouffler dès la fin de la première décennie des années 2000.

Quand l’argent et la politique s’en mêlent

Le financement du projet Toshka repose en grande partie sur des partenariats avec de riches investisseurs, séduits à l’époque par la promesse d’un nouvel Eldorado agricole en plein cœur du désert. Mais les retours sur investissement espérés ne se matérialisent jamais vraiment. Les cultures censées rapporter gros souffrent des mêmes contraintes climatiques et hydriques que le reste du projet, décourageant peu à peu les capitaux privés.

La chute de Moubarak, en 2011, porte un coup supplémentaire à Toshka, désormais perçu par une partie de l’opinion publique comme le symbole d’un régime dispendieux et déconnecté des besoins réels de la population égyptienne. Quinze ans après son lancement, le projet est unanimement considéré comme un échec. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi, en 2016, pour voir une tentative de relance.

Cette même année, environ 4 kilomètres carrés de terres sont alloués à la construction d’une nouvelle ville de Toshka. Mais les investisseurs restent frileux, échaudés par les précédents échecs et rebutés par le fait que les infrastructures restent entièrement à leur charge. L’État a beau annoncer la participation de nombreuses sociétés, la plupart n’investiront finalement jamais un centime dans le projet.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce rêve enseveli

Près de trente ans après son lancement, le projet Toshka n’a irrigué qu’une fraction infime des surfaces initialement prévues. Le canal existe toujours, tapi sous le sable ou serpentant à ciel ouvert selon les tronçons, mais une grande partie de son tracé reste largement sous-exploitée, voire totalement abandonnée aux éléments. Le projet Toshka, malgré des décennies d’efforts et des milliards de dollars engloutis, demeure aujourd’hui encore inachevé.

Quelques exploitations agricoles subsistent néanmoins, principalement gérées par de grandes entreprises capables d’absorber les coûts colossaux liés à l’irrigation en zone désertique. Mais l’utopie initiale d’une nouvelle vallée peuplée de millions d’habitants s’est définitivement évanouie dans le sable chaud du sud égyptien.

Le contexte international, particulièrement bouleversé depuis 2022, a néanmoins poussé le gouvernement égyptien à réinvestir partiellement dans le projet, notamment pour des raisons de sécurité alimentaire. Le pays évoque régulièrement une possible relance, dans le cadre de nouveaux mégaprojets destinés à désengorger la vallée du Nil. Toutefois, aucun calendrier concret n’a pour l’instant été présenté par les autorités.

Toshka demeure ainsi un cas d’école fascinant : celui d’une vision grandiose confrontée aux limites implacables du désert, du financement et de la politique, où l’eau promise n’a jamais suffi à faire fleurir les rêves. En ces temps où l’Égypte, comme tant d’autres pays, doit composer avec des ressources en eau de plus en plus contraintes, l’histoire de ce canal fantôme résonne comme un avertissement. Peut-être qu’un jour, les progrès techniques ou une nouvelle donne géopolitique parviendront à réveiller ce projet endormi sous le sable. En attendant, Toshka continue silencieusement d’attendre son second souffle.