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Dans les archives de la préfecture de Paris dormait depuis 1800 un texte qui obligeait les femmes à demander la permission de s’habiller

Le 16 brumaire an IX, soit le 7 novembre 1800 dans le calendrier que nous utilisons aujourd’hui, le préfet de police de Paris signe un texte d’apparence anodine, une simple ordonnance administrative parmi tant d’autres produites par une bureaucratie naissante. Personne, à l’époque, n’aurait imaginé qu’elle survivrait à cinq républiques, deux empires et une poignée de guerres mondiales. Et pourtant, ce document a bel et bien traversé les siècles, tapi dans les archives de la préfecture, silencieux mais toujours techniquement en vigueur, jusqu’à ce qu’un sénateur un peu curieux ne rouvre le dossier plus de deux cents ans plus tard. Ce que révèle ce texte oublié en dit long sur la manière dont on a longtemps légiféré sur le corps des femmes, jusque dans le choix de leurs vêtements.

1800 : quand Paris décide que le pantalon devient un privilège masculin

L’ordonnance n° 22, intitulée sobrement « Ordonnance concernant le travestissement des femmes », pose un principe qui paraît aujourd’hui d’une autre époque : toute Parisienne souhaitant porter un pantalon devait se présenter en personne à la préfecture de police pour en demander l’autorisation. Cette permission ne pouvait être délivrée que sur présentation d’un certificat rédigé par un officier de santé, une sorte de justificatif médical attestant que le port du vêtement masculin répondait à une nécessité, et non à un simple caprice ou à une revendication.

Derrière cette formalité administrative se cachait un objectif bien précis, que confirmera plus tard une réponse ministérielle : il s’agissait avant tout d’empêcher les femmes d’accéder à des métiers réservés aux hommes. En interdisant l’accès au pantalon, on interdisait de fait à ces dernières de se fondre dans certains univers professionnels, de circuler librement dans des espaces codés au masculin, ou d’exercer des activités jugées incompatibles avec la féminité de l’époque. Le vêtement devenait ainsi un instrument de contrôle social bien plus large que son apparence anodine ne le laissait supposer.

Les femmes qui ont bravé l’interdit et payé le prix de leur audace

Le texte, aussi rigide fût-il sur le papier, a connu quelques assouplissements au fil du temps. Deux circulaires, publiées en 1892 puis en 1909, ont ainsi toléré le port du pantalon féminin, mais à une condition bien précise : la femme devait tenir « par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval ». Autrement dit, le pantalon n’était acceptable que dans un cadre sportif très encadré, jamais comme un choix vestimentaire libre et assumé au quotidien.

C’est dans ce contexte qu’éclate, en 1930, l’affaire Violette Morris. Cette athlète française, championne dans de nombreuses disciplines, se voit radiée de sa fédération sportive pour avoir donné, selon les termes employés à l’époque, un exemple « déplorable » en portant le pantalon en dehors de toute pratique équestre ou cycliste. Son procès remet brutalement en lumière l’existence de cette ordonnance vieille de plus d’un siècle, et rappelle à quel point le simple fait de s’habiller pouvait, pour une femme, se transformer en acte de résistance publique. L’histoire de Violette Morris illustre à elle seule le paradoxe d’un texte censé encadrer des cas exceptionnels, mais capable de briser des carrières entières.

Pourquoi un texte aussi absurde a survécu deux siècles sans être abrogé

Passé le début du vingtième siècle, l’ordonnance tombe progressivement dans un oubli presque total. Les archives de la préfecture de police ne conservent en effet aucune trace de permission délivrée durant tout le vingtième siècle, signe que le texte n’était plus concrètement appliqué depuis longtemps. Dès 1969, un conseiller de Paris s’en émeut publiquement et réclame la modernisation de cette réglementation devenue, selon ses propres mots, totalement obsolète.

Mais réclamer l’abrogation d’un texte et l’obtenir sont deux choses bien différentes. Plusieurs tentatives échouent avant que le dossier ne soit véritablement traité. La préfecture de Paris elle-même reconnaît que la question relève davantage de « l’archéologie juridique » que d’une priorité politique urgente. Autrement dit, tout le monde savait le texte caduc dans les faits, mais personne ne jugeait utile de s’atteler formellement à sa suppression. Cette inertie administrative, presque comique avec le recul, montre à quel point certaines discriminations peuvent perdurer sur le papier bien après avoir disparu des pratiques réelles, simplement parce que personne ne prend le temps de nettoyer les tiroirs.

2013, la fin d’une anomalie juridique : ce que cette abrogation a changé

Il faudra finalement une question posée au Sénat par l’élu de Côte-d’Or Alain Houpert pour relancer véritablement le dossier. Interpellé sur l’existence de ce texte que beaucoup pensaient déjà mort et enterré, le ministère des Droits des femmes tranche en janvier 2013. Sa conclusion est nuancée mais claire : l’ordonnance de 1800 est jugée juridiquement caduque, son incompatibilité avec les principes constitutionnels d’égalité entre les sexes entraînant de fait son abrogation implicite. Le texte devient dès lors une simple pièce d’archives, conservée par la préfecture de police comme témoignage historique, mais totalement dépourvue de tout effet juridique.

Un détail retient particulièrement l’attention des juristes qui se sont penchés sur ce dossier : une abrogation explicite du texte aurait paradoxalement produit l’effet inverse de celui recherché. Une abrogation formelle n’étant, par nature, jamais rétroactive, un tel acte aurait légitimé a posteriori l’existence de cette ordonnance discriminatoire pour toute la période allant de 1800 à 2013. Mieux valait donc, selon cette logique, constater simplement sa caducité plutôt que de l’abroger formellement, une nuance juridique aussi subtile que révélatrice des précautions parfois nécessaires pour corriger les erreurs du passé.

Il faut d’ailleurs rappeler que la fin symbolique de cette ordonnance n’a pas coïncidé avec la démocratisation réelle du pantalon dans la garde-robe féminine. Cette dernière s’est jouée bien plus tôt, dans les années soixante, portée notamment par des créateurs comme Yves Saint Laurent, qui ont fait entrer ce vêtement dans le vestiaire quotidien des femmes bien avant que le droit ne se mette officiellement à jour.

Cette histoire, aussi cocasse qu’elle puisse paraître aujourd’hui, rappelle à quel point le droit peut parfois rester figé longtemps après que la société l’a dépassé. Deux siècles séparent la signature de cette ordonnance de son abrogation officielle, deux siècles durant lesquels des générations de femmes ont porté le pantalon sans jamais demander la moindre permission, tout en restant, sur le papier, en infraction avec un texte que plus personne ne songeait à appliquer. Une manière de se demander combien d’autres reliques juridiques semblables sommeillent encore, discrètement, dans les tiroirs poussiéreux de nos administrations.