in

Fini les exécutions devant la foule : ce que des spectateurs ont fait un matin de juin 1939 a poussé l’État à tout basculer derrière les murs

Il existe une différence fondamentale entre une peine capitale et une mise en scène de la mort. La première relève de la justice, froide et implacable dans son exécution. La seconde relève du théâtre, avec ses spectateurs avides de sensations fortes. C’est précisément cette confusion des genres qui va exploser au grand jour un matin de juin 1939, devant les grilles de la prison Saint-Pierre à Versailles. Ce jour-là, une foule immense se presse pour assister à un rituel macabre pratiqué depuis des siècles en France : la décapitation publique d’un condamné à mort. Mais ce qui devait rester un acte solennel va virer au chaos indécent, provoquant une onde de choc jusqu’au sommet de l’État. En quelques jours seulement, ce fait divers va précipiter une décision que personne n’osait prendre depuis des décennies : faire disparaître la guillotine des yeux du public, pour toujours.

## Un tueur en série qui fascine autant qu’il terrifie la France des années 1930

Avant de devenir malgré lui le symbole d’un basculement judiciaire, Eugen Weidmann est avant tout un homme traqué par toutes les polices de France. Ce ressortissant allemand, surnommé par la presse le *tueur au regard de velours* en raison de son charme trompeur, profite de l’effervescence de l’Exposition universelle pour attirer des victimes fortunées, souvent étrangères, sous prétexte d’affaires ou de rencontres. Entre juillet et novembre 1937, il enlève six personnes contre rançon, dont la danseuse américaine Jean de Koven, étranglée dès les premières heures de sa captivité. Cinq autres victimes suivront, chacune abattue d’une balle dans la nuque avec une froideur qui glace les enquêteurs.

L’enquête finit par mener la police jusqu’à une maison isolée de La Voulzie, où les corps de Jean de Koven et d’une autre victime, Frommer, sont retrouvés respectivement sous un perron et dans une cave. La découverte fait scandale et alimente une presse à sensation qui ne recule devant aucun détail macabre pour satisfaire la curiosité du public. Le procès qui s’ouvre par la suite se transforme rapidement en événement médiatique de première grandeur, les journaux se disputant les meilleures places dans la salle d’audience. Le verdict tombe le 27 mars 1939 : Eugen Weidmann est condamné à mort, sans que ses appels ni une éventuelle grâce présidentielle ne viennent infléchir le cours des choses.

## Ce matin-là à Versailles, la foule bascule dans l’indécence

L’exécution devait se dérouler, comme le veut la tradition, au lever du jour, dans une relative discrétion. Mais une erreur logistique va tout faire basculer : le bourreau Jules-Henri Desfourneaux, chargé de mettre fin aux jours de Weidmann place Louis Barthou, devant l’entrée même de la prison où Landru avait été guillotiné dix-sept ans plus tôt, intervient finalement en plein jour. Le soleil déjà haut éclaire toute la scène, et c’est bien là le problème : des centaines de curieux, alertés par la rumeur, se sont massés depuis l’aube aux abords du lieu, certains grimpant aux arbres voisins, d’autres se hissant sur le toit des voitures garées à proximité pour ne rien perdre du spectacle.

Ce qui suit dépasse l’entendement des autorités présentes. Des vendeurs ambulants profitent de l’affluence pour proposer des rafraîchissements, tandis que certains spectateurs iront jusqu’à tremper des mouchoirs dans le sang répandu après l’exécution, comme on collectionnerait un vulgaire souvenir de voyage. La lumière du jour, qui aurait dû rester absente ce matin-là, permet aux photographes présents de capturer des clichés d’une netteté rare, et même à une caméra de filmer intégralement la scène. Le journal *Ce Soir* dénoncera dans ses colonnes une atmosphère amorale sinon immorale, résumant en quelques mots l’indignation générale qui gagne alors la presse française. Fait notable, un jeune touriste britannique venu observer la scène par curiosité, un certain Christopher Lee, en ressortira profondément marqué, bien avant de devenir l’une des plus grandes figures du cinéma mondial.

## Quand un fait divers pousse l’État à trancher dans le vif

Le scandale provoqué par cette exécution ne tarde pas à remonter jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Le gouvernement d’Édouard Daladier, déjà confronté à un climat international tendu, ne peut se permettre de laisser perdurer une pratique jugée indigne d’un pays qui se veut civilisé. Les images circulant dans la presse, d’une précision inédite grâce à cette lumière matinale imprévue, montrent une foule en liesse davantage qu’un peuple recueilli face à la mort. Cette dissonance entre la gravité de l’acte et la légèreté des spectateurs devient rapidement intenable pour les autorités.

La décision est prise dans la foulée : les exécutions capitales ne se dérouleront désormais plus sur la place publique, mais à l’intérieur même des prisons, à l’abri des regards. Cette réforme, réclamée depuis des années par une partie de l’opinion et des juristes, trouve enfin dans cet épisode versaillais le déclencheur qui lui manquait. Certains commentateurs de l’époque regrettent la perte de la *valeur dissuasive* attribuée au spectacle de la peine capitale, considérant que la visibilité même de la sanction participait à son effet pédagogique sur la population. D’autres, au contraire, saluent la fin d’un usage jugé barbare, hérité d’un temps où la mise à mort publique tenait lieu de divertissement collectif autant que de justice.

## L’héritage d’une décision qui a changé le visage de la justice française

Cette bascule vers l’exécution à huis clos marque un tournant symbolique dans le rapport que la France entretient avec la mort administrée par l’État. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de remise en question des pratiques punitives héritées d’un autre temps, où la démonstration de force publique laisse peu à peu place à une conception plus discrète, presque bureaucratique, de la sanction ultime. Les exécutions capitales continueront pendant plusieurs décennies encore en France, mais toujours désormais derrière les murs des établissements pénitentiaires, loin des regards et des caméras.

Le public français ne reverra plus jamais la guillotine fonctionner à ciel ouvert, mettant ainsi fin à une tradition vieille de plusieurs siècles. Ce basculement, aussi discret soit-il aujourd’hui dans la mémoire collective, trouve pourtant son origine dans un excès collectif d’une seule matinée, celle où des centaines de curieux ont transformé un acte de justice en kermesse macabre. Eugen Weidmann restera ainsi dans l’histoire non seulement comme un tueur qui a terrorisé la France des années 1930, mais aussi, malgré lui, comme le dernier homme à avoir été guillotiné publiquement dans notre pays.

De cette matinée versaillaise, il reste finalement une leçon assez vertigineuse : il aura suffi d’un simple contretemps, une exécution prévue à l’aube et repoussée en plein jour, pour révéler au grand jour les pulsions les plus troubles d’une foule et précipiter la fin d’un siècle de tradition. Reste une question qui continue de traverser les débats contemporains sur la justice et la peine capitale : la visibilité d’un châtiment renforce-t-elle réellement son pouvoir dissuasif, ou ne fait-elle que satisfaire une curiosité malsaine, comme semble le suggérer cet épisode oublié de notre histoire judiciaire ?