Une chartreuse de femmes, et rien d’autre. Voilà ce que confirment, noir sur blanc, les archéologues qui ont fouillé cet été les ruines de Prémol, dans la forêt domaniale au-dessus de Vaulnaveys-le-Haut. Pendant trois semaines, du 29 juin au 17 juillet, une équipe dirigée par Quentin Rochet, archéologue chez Archeodunum, a rouvert le sol de ce monastère abandonné depuis la Révolution pour vérifier ce que les historiens soupçonnaient déjà : jamais des moines n’ont dirigé ce lieu.

À retenir

  • Une querelle d’historiens vieille de trois siècles enfin tranchée par l’archéologie
  • Comment une phrase mal lue a semé la confusion pendant des générations
  • Les secrets enfouis d’une communauté féminine qui dirigeait ses propres terres et produisait des élixirs réputés

Une querelle d’historiens vieille de trois siècles

L’affaire remonte au XVIIIe siècle. Certains érudits, dont le savant dauphinois Valbonnais, avaient cru déceler la présence de moines chartreux à Prémol, aux côtés des religieuses. Leur argument s’appuyait sur des comptes évoquant « Ladite chartreuse de Prémol est composée de trois religieux prêtres ». Une phrase qui, mal lue, laissait penser à un établissement mixte ou masculin. L’historien Pilot avait pourtant tranché dès son époque : il ne s’agissait pas de trois moines, mais de trois prêtres chapelains, chargés du service spirituel des moniales sans appartenir à l’ordre des Chartreux à proprement parler. Un acte de 1239, écrit en latin, ne laisse d’ailleurs aucune ambiguïté en désignant l’établissement comme « Religiose domui sive monasterio monalium de Prato molli, ordinis Cartusiensis », c’est-à-dire littéralement un monastère de moniales.

Fondée en 1234 par Béatrice de Montferrat, épouse du Dauphin Guigues-André de Viennois, la chartreuse de Prémol figure parmi les tout premiers établissements cartusiens réservés aux femmes. Le premier couvent de femmes de l’ordre a été Prébayon vers 1150, suivi de Bertaud dans le diocèse de Gap en 1188, ce qui fait de Prémol la troisième fondation de moniales chartreuses. Le site n’a donc jamais été pensé comme une abbaye d’hommes : c’est une communauté féminine, avec ses propres codes, ses propres bâtiments et sa propre hiérarchie, encadrée seulement par quelques prêtres extérieurs pour les offices religieux. Rien d’étonnant, en réalité, si l’on sait que Marguerite d’Oingt fut prieure de la chartreuse de Poleteins et Béatrice d’Ornacieux fondatrice et prieure de la chartreuse d’Eymeux : les femmes dirigeaient bel et bien leurs propres maisons dans cet ordre.

Ce que le sol a révélé cet été

La campagne 2026 n’est pas partie de rien. Elle fait suite à une première campagne de prospection Lidar menée l’année précédente, une technologie qui permet de repérer des structures enfouies sous la végétation sans toucher un seul centimètre carré de terre. Cette cartographie préalable a guidé les archéologues vers les secteurs les plus prometteurs pour la fouille manuelle. Sur le terrain, le chantier a pris la forme d’un chantier-école : des étudiants de l’Université Grenoble Alpes et des bénévoles des communes avoisinantes ont été encadrés par Quentin Rochet, avec l’appui de Mathilde Martin et de Pierre Martin, maître de conférences à l’UGA. L’appel à volontaires a d’ailleurs connu un succès inattendu pour un site aussi discret : l’appel à bénévoles a été clos après avoir suscité un très vif intérêt, au point que l’équipe a dû remercier les nombreux candidats non retenus.

Sur place, les fouilles cherchaient à préciser l’organisation interne du monastère. On sait, par les archives et les vestiges déjà visibles, que l’ensemble conventuel comprenait une église, un cloître, des chapelles, des cellules, un réfectoire, une cuisine, une lingerie, des celliers, une pharmacie, des lavoirs, des étables et des jardins. Reste à localiser précisément chaque fonction sous les effondrements et la végétation qui ont repris leurs droits depuis deux siècles. Le bâtiment le mieux conservé aujourd’hui, la porterie, a d’ailleurs été restauré ces dernières années, offrant un point d’ancrage visuel pour comprendre l’ensemble du site.

Un monastère qui a traversé les guerres et les flammes

Ce qui frappe, en creusant l’histoire de Prémol, c’est sa capacité à survivre aux catastrophes. Le monastère a subi deux incendies, en 1467 et en 1707, et a aussi été victime des huguenots en 1563, lors des guerres de religion, avant d’être touché par les révolutionnaires en 1789. Chaque fois, les moniales sont revenues reconstruire, jusqu’à ce que la Révolution mette un terme définitif à la communauté. Les biens du monastère, répartis sur 397 hectares, ont ensuite été aliénés et les populations voisines l’ont envahi, emportant jusqu’aux bois et aux fers. Il ne restait plus, après cela, que des ruines livrées au temps.

Le site conserve pourtant une mémoire vivante grâce aux archives conventuelles. À son apogée, la communauté comptait une soixantaine de personnes, dont trente-cinq moniales, réputées notamment pour la pharmacie et la préparation d’élixirs. Un savoir-faire monastique typique, qui rappelle que ces femmes cloîtrées géraient aussi une véritable économie domestique, avec moulins, scieries et mines de fer sur leurs terres.

Un site classé, entre pâture et forêt spontanée

Prémol n’est pas qu’un site archéologique : c’est aussi un espace naturel protégé, inscrit parmi les sites du département de l’Isère depuis 1943, et géré en partie par la Métropole, en partie par l’Office National des Forêts. L’été, des moutons y pâturent encore, gardés par des patous, perpétuant sans le savoir le travail de la terre entamé par les religieuses il y a près de huit siècles. Les résultats de cette campagne 2026 ne resteront pas confinés aux rapports scientifiques : ils seront présentés au public lors des Journées européennes du patrimoine, les 19 et 20 septembre, à l’invitation conjointe de Grenoble Alpes Métropole, de la mairie de Vaulnaveys-le-Haut et d’Archeodunum. De quoi transformer une clairière discrète en véritable leçon d’histoire à ciel ouvert, pour qui prendra le temps de grimper jusqu’à 1 100 mètres d’altitude.