Il existe des coïncidences qui défient tellement les lois des probabilités qu’elles finissent par nourrir les théories les plus troublantes. En 1968, quatre sous-marins appartenant à quatre nations différentes ont disparu en pleine mer, en l’espace de quelques mois seulement, alors qu’aucune guerre ouverte ne les opposait. Les États-Unis, l’Union soviétique, la France et Israël ont chacun perdu un équipage entier dans des circonstances qui, pour certaines, restent encore aujourd’hui enveloppées de mystère. Une série noire statistiquement improbable, qui a bouleversé les marines du monde entier et alimenté des décennies de spéculations. Il aura fallu attendre 2019, plus d’un demi-siècle après les faits, pour que la dernière de ces épaves soit enfin localisée au fond de la Méditerranée. Retour sur cette année maudite, ses énigmes persistantes et l’héritage qu’elle a laissé aux profondeurs.
Ce que vous allez apprendre :
- Le récit détaillé des quatre disparitions et les circonstances entourant chaque naufrage
- Les opérations de recherche extraordinaires, du Projet Azorian aux drones sous-marins
- Les leçons de sécurité tirées de ces tragédies pour les sous-marins modernes
Une hécatombe silencieuse : comment quatre marines ont plongé dans le deuil en quelques mois
L’année 1968 restera comme l’une des plus meurtrières pour les marines en temps de paix. En quelques mois à peine, quatre bâtiments et leurs équipages se sont volatilisés dans les profondeurs, emportant au total 318 sous-mariniers. Ce chiffre, froid et implacable, ne rend pas justice à l’ampleur du choc ressenti à l’époque. Perdre un sous-marin est une tragédie ; en perdre quatre, répartis entre des puissances aussi différentes que les États-Unis, l’URSS, la France et Israël, relève de l’anomalie historique.
Ce qui rend l’affaire si troublante, c’est justement l’absence de conflit déclaré. Nous étions en pleine guerre froide, dans une atmosphère de tensions permanentes, mais aucune bataille navale ne justifiait de telles pertes. Les hypothèses ont naturellement fleuri : accidents isolés, affrontements clandestins passés sous silence, ou simple série exceptionnelle de malchances. Le débat n’est d’ailleurs toujours pas tranché.
Du Levant à l’Atlantique : le récit des quatre sous-marins qui n’ont jamais refait surface
La litanie des disparitions commence en Méditerranée orientale. L’INS Dakar, un sous-marin israélien qui n’était autre que l’ancien HMS Totem britannique commissionné en 1943 avant d’être transféré à Israël en novembre 1967, émet ses derniers rapports le 24 janvier 1968. Il s’évanouit ensuite quelque part entre la Crète et Chypre, emportant son équipage dans un silence total.
Trois jours plus tard, c’est au tour de la France de plonger dans le deuil. La Minerve, un sous-marin diesel-électrique, naviguait au schnorchel dans le golfe du Lion, à environ 25 milles nautiques de sa base de Toulon, quand le contact est perdu le 27 janvier 1968. À bord se trouvaient 52 hommes. Puis, fin février, le soviétique K-129, un bâtiment de classe Golf II porteur de missiles balistiques et de têtes nucléaires, sombre dans le Pacifique après plusieurs jours de silence radio, le 8 mars selon les sources les plus précises. Enfin, le 22 mai, l’USS Scorpion, un sous-marin nucléaire de classe Skipjack transportant 99 membres d’équipage, implose et coule près des Açores, par environ 3 000 mètres de fond. Il s’agit de l’un des deux seuls sous-marins nucléaires jamais perdus par l’US Navy, aux côtés de l’USS Thresher.
Traquer les épaves : de l’opération secrète de la CIA aux drones sous-marins
Retrouver un sous-marin par des milliers de mètres de fond relève de l’aiguille dans une botte de foin océanique. L’hypothèse la plus probable pour expliquer la perte du Scorpion évoque une explosion de torpille dans son tube, provoquant un incendie incontrôlable, tandis qu’une thèse concurrente, celle du docteur John Craven, pointe la surchauffe d’une batterie défectueuse.
Le cas du K-129 est sans doute le plus rocambolesque. Sa disparition a donné naissance au Projet Azorian, une opération ultra-secrète de la CIA visant à récupérer l’épave soviétique, montée avec le concours du célèbre industriel Howard Hughes. Du côté israélien, il aura fallu attendre 1999 pour retrouver le Dakar, entre Chypre et la Crète. Quant à la Minerve, elle est restée introuvable pendant plus de cinquante ans. C’est finalement en juillet 2019 que la société américaine Ocean Infinity l’a localisée, à 45 km de Toulon et à 2 370 mètres de profondeur, grâce à des drones sous-marins et à un sonar de pointe.
Ce que 1968 a changé : les leçons d’une année maudite pour la sécurité des sous-mariniers
Aussi douloureuses soient-elles, ces catastrophes n’ont pas été vaines. Elles ont durablement marqué les marines des pays concernés. Partout, ces drames ont servi de catalyseur pour améliorer la conception des coques, la fiabilité des systèmes et l’efficacité des opérations de recherche.
Reste une question qui continue de diviser historiens et analystes : simple concours de circonstances tragiques, ou reflet d’affrontements souterrains de la guerre froide ? La localisation des épaves a apporté des réponses techniques, mais pas toujours l’apaisement. Ces sous-marins reposent désormais dans le silence des abysses, témoins muets d’une année où la mer a réclamé un lourd tribut. Peut-être que les océans, décidément, gardent encore bien des secrets que nous ne sommes pas près de percer. Et vous, croyez-vous davantage au hasard ou à une vérité enfouie sous les vagues ?
