Huit siècles avant les tableaux Velcro et les cahiers de brouillon quadrillés, un petit garçon laissait déjà son imagination s’échapper pendant ses leçons d’écriture. Alors, entre deux lettres cyrilliques tracées avec application, il laissait galoper son imagination sur un support qu’aucun professeur d’aujourd’hui n’imaginerait utiliser : de simples écorces de bouleau. Ce garçon s’appelait Onfim, il avait environ sept ans, et ses gribouillages retrouvés sous les rues gelées de Novgorod racontent une histoire aussi touchante qu’universelle, celle d’une enfance qui, malgré les siècles, n’a peut-être jamais vraiment changé.

À retenir
  • Onfim, un écolier russe d'environ 7 ans, a laissé au 13e siècle des dessins de batailles et de créatures fantastiques sur des écorces de bouleau retrouvées à Novgorod.
  • L'écorce de bouleau (beresta), matériau bon marché et abondant, a permis de préserver plus de 1 100 fragments écrits exhumés depuis les années 1950 et explique le haut niveau de littératie de Novgorod.
  • Le geste de griffonner en marge des devoirs contribuerait au développement de la motricité fine et à la coordination entre les sens, le corps et le cerveau chez l'enfant.

Un écolier du Moyen Âge nommé Onfim refait surface

Un écolier du Moyen Âge nommé Onfim refait surface
Lettres cyrilliques au-dessus de sept silhouettes humaines stylisées.
Crédit : © Onfim de Novgorod, copie par http://www.gramoty.ru/Wikimedia Commons

C’est au cœur de la République de Novgorod, dans la Russie médiévale du 13e siècle, qu’un enfant a laissé derrière lui un témoignage archéologique aussi rare que précieux. Onfim, puisque c’est ainsi qu’il a signé lui-même l’un de ses dessins en caractères cyrilliques, était simplement un élève, aux prises avec ses exercices de calligraphie. Mais entre deux tentatives studieuses de reproduire l’alphabet, son esprit vagabondait visiblement ailleurs, du côté des champs de bataille et des exploits chevaleresques.

Ce qui rend cette découverte si émouvante, c’est justement son ordinaire. Onfim n’a rien fait d’extraordinaire pour un enfant de son âge : il a simplement dessiné ce qui l’obsédait, avec la spontanéité propre à l’enfance. Et pourtant, ce geste anodin a traversé huit siècles pour arriver jusqu’à nous, offrant un instantané rarissime de ce à quoi pouvait ressembler la vie mentale d’un petit garçon médiéval, loin des grands récits historiques habituellement conservés.

Le bouleau, ce papier oublié qui a tout sauvé

Si les dessins d’Onfim ont pu nous parvenir intacts, c’est grâce à un matériau aujourd’hui tombé dans l’oubli : l’écorce de bouleau, appelée beresta. Dans la région de Novgorod, les forêts de bouleaux étaient si abondantes que ce support d’écriture s’est imposé comme une alternative économique et accessible au papier ou au parchemin, bien plus coûteux. Résultat : la population avait accès à un moyen d’écrire simple et bon marché, ce qui explique en grande partie pourquoi Novgorod affichait des niveaux de littératie inhabituellement élevés pour l’époque médiévale.

Depuis les années 1950, ce sont plus de 1 100 fragments d’écorce inscrite qui ont été exhumés dans la région, couvrant une période allant du 11e au 16e siècle. Un trésor documentaire d’une ampleur rare, dont les gribouillages d’Onfim ne représentent qu’une infime, mais particulièrement attachante, partie.

Chevaux, flèches et monstres : dans la tête d’un enfant de 7 ans

Et que dessinait donc ce petit Onfim entre deux lignes d’alphabet ? Rien de bien pacifique. Ses écorces regorgent de scènes de bataille : des chevaux au galop, des flèches en plein vol, des soldats terrassés au sol. Sur l’un des fragments les plus célèbres, il se représente lui-même en héros à cheval, achevant fièrement un ennemi, avant de signer son œuvre de son nom en cyrillique. On y trouve également une créature fantastique, mi-humaine mi-animale, dotée d’une queue bouclée, qu’il semble s’être imaginé incarner le temps d’un dessin.

Ces images, à la fois naïves et pleines d’énergie, dessinent le portrait d’un enfant nourri d’histoires guerrières. Rien d’étonnant, finalement, à ce qu’un petit garçon de sept ans préfère imaginer des batailles épiques plutôt que de recopier sagement des lettres. C’est cette universalité qui frappe : changez les vêtements, changez le siècle, et l’on retrouve les mêmes obsessions enfantines que dans n’importe quelle cour de récréation actuelle.

Ce que ces gribouillis nous apprennent encore aujourd’hui

Ce que ces gribouillis nous apprennent encore aujourd'hui
Croquis représentant les dessins sur écorce de bouleau d'Onfim.
Crédit : © Onfim de Novgorod, copie : http://www.gramoty.ru/Wikimedia Commons

Le geste de griffonner en marge d’un travail scolaire, loin d’être une simple distraction, intrigue aujourd’hui ceux qui s’intéressent au développement de l’enfant. On sait par exemple que dessiner une scène pourrait aider les plus jeunes à réguler des émotions désagréables, comme une façon détournée de mettre de l’ordre dans un trop-plein intérieur. Certains ont même observé que griffonner tout en écoutant des informations pouvait, dans certaines conditions, favoriser la mémorisation, même si ce bénéfice reste débattu selon les contextes étudiés.

Au-delà de ces hypothèses, le dessin jouerait surtout un rôle essentiel dans le développement de la motricité fine chez les jeunes enfants, une capacité fondamentale pour apprendre à interagir avec le monde qui les entoure. Certains spécialistes vont même plus loin, en suggérant que chaque trait tracé participerait à une forme d’intégration entre les sens, le corps et le cerveau, comme un véritable essai grandeur nature de coordination. Un phénomène resté largement méconnu, mais qui, à la lumière des écorces d’Onfim, semble traverser les siècles sans prendre une ride.

À chaque rentrée scolaire, alors que des enfants reprennent le chemin de l’école avec leurs cahiers tout neufs, difficile de ne pas sourire en pensant à Onfim. Huit siècles plus tard, entre deux exercices d’écriture, combien de petites mains continuent, elles aussi, à dessiner discrètement des chevaux, des flèches ou des créatures imaginaires en marge de leurs devoirs ? Peut-être est-ce précisément cela, la vraie continuité de l’enfance : ce besoin intact de transformer l’ennui studieux en terrain de jeu pour l’imagination.