On associe souvent le sous-marin à un monstre d’acier capable de plonger pendant des mois sans refaire surface. Pourtant, le tout premier engin à avoir réellement attaqué un navire ennemi n’était qu’une coque de bois façonnée à la main, actionnée par la seule force des bras d’un homme seul, plongé dans l’obscurité et le silence.
- Le Turtle, submersible en bois conçu par David Bushnell en 1775, est le premier sous-marin documenté à avoir attaqué un navire ennemi lors d'une opération militaire.
- Le 6 septembre 1776, Ezra Lee tente sans succès de fixer une charge explosive sous la coque du HMS Eagle, navire amiral britannique, dans le port de New York.
- Avant le Turtle, d'autres inventeurs avaient tenté l'aventure sous-marine, comme Cornelius Drebbel en 1620 et Yefim Nikonov en Russie dans les années 1720, sans parvenir à un usage militaire réussi.
Des siècles avant l’acier, des hommes rêvaient déjà de combattre sous l’eau
L’idée de se battre sous la surface de l’eau ne date pas d’hier. Dès 1578, l’Anglais William Bourne imagine sur le papier un bateau capable de naviguer immergé, propulsé à la rame. Un concept audacieux pour l’époque, mais qui reste à l’état de croquis pendant plus de quarante ans.
Il faudra attendre 1620 pour que le Néerlandais Cornelius Drebbel donne vie à cette vision. Son sous-marin en bois, lui aussi mû à la rame, intègre un système ingénieux : des flotteurs reliés à des tubes permettent d’acheminer de l’air depuis la surface, offrant à l’équipage plusieurs heures d’autonomie sous l’eau.
La démonstration organisée sur la Tamise marque les esprits. L’embarcation reste immergée si longtemps, selon la rumeur près de trois heures, que la foule londonienne massée sur les berges finit par croire l’équipage mort noyé. Parmi les témoins de l’époque, le poète Constantijn Huygens ne s’y trompe pas : il perçoit immédiatement le potentiel militaire d’une telle machine, capable en théorie de s’approcher sans être vue de navires ennemis à l’ancre pour les attaquer par surprise.
Le tonneau russe qui devait semer la terreur dans la flotte du tsar
Près d’un siècle plus tard, c’est en Russie que l’aventure du sous-marin de guerre connaît un nouveau chapitre, nettement plus sombre. En 1718, le charpentier Yefim Nikonov soumet à Pierre le Grand un projet audacieux : un vaisseau secret capable de naviguer sous l’eau et équipé de canons.
Le tsar donne son feu vert. Un modèle réduit est construit en 1721 et testé devant lui. Convaincu, Pierre le Grand commande alors la construction d’un bâtiment de guerre secret à taille réelle, pensé pour frapper la flotte adverse sans jamais être repéré.
Le résultat ressemble davantage à un tonneau géant qu’à un vaisseau de guerre. Fabriqué en bois, l’engin de Nikonov embarque des tubes à feu, sortes de lance-flammes rudimentaires, ainsi qu’un sas destiné à faire sortir des plongeurs chargés de saboter directement la coque des navires ennemis. Sur le papier, l’idée a de quoi impressionner. Dans les faits, elle va se heurter à de sérieuses difficultés techniques.
Le premier essai, à l’automne 1724, tourne court. Le sous-marin coule et se brise au fond de l’eau. Nikonov et les quatre rameurs qui l’accompagnent échappent de justesse à la noyade. Loin de se décourager, Pierre le Grand encourage son inventeur à persévérer et à corriger les défauts du design.
Un inventeur puni pour avoir voulu trop bien faire
La mort de Pierre le Grand change la donne. Privé du soutien de son protecteur, Nikonov poursuit malgré tout ses expérimentations. De nouveaux essais sont menés en 1725, puis en 1727, et se soldent à chaque fois par un nouvel échec.
Sans le tsar pour défendre son projet, l’inventeur se retrouve seul face à une Amirauté impériale russe peu encline à l’indulgence. Les militaires l’accusent d’avoir dilapidé des fonds publics dans une invention qui ne fonctionne jamais vraiment. La sanction tombe : Nikonov est rétrogradé au rang de simple charpentier et envoyé travailler sur un chantier naval de la Volga, loin des ambitions navales qui l’avaient animé.
Une fin amère pour un homme qui avait, le premier, tenté de transformer le concept théorique de Drebbel en véritable arme de guerre. Il faudra attendre encore un demi-siècle pour qu’un autre inventeur réussisse là où le charpentier russe a échoué.
New York, 1775 : une coquille de bois défie l’empire britannique
C’est aux États-Unis, en pleine guerre d’indépendance, que l’histoire du sous-marin militaire bascule enfin dans la réussite, du moins partiellement. L’Américain David Bushnell conçoit un submersible individuel baptisé le Turtle, considéré aujourd’hui comme le premier sous-marin dont l’usage au combat est réellement documenté.
L’engin, construit et lancé en 1775, ne mesure guère plus de trois mètres de long pour 0,9 mètre de large. Son pilote, seul à bord, actionne manuellement des réservoirs de ballast et des hélices pour diriger l’appareil sous l’eau, avec une autonomie en plongée d’environ trente minutes. De quoi impressionner, pour une machine entièrement façonnée à la main.
Le projet attire rapidement l’attention des plus hautes sphères du pouvoir naissant. Le gouverneur du Connecticut, Jonathan Trumbull, recommande l’invention à George Washington lui-même, qui fournit des fonds et un soutien pour développer et tester la machine.
Plusieurs tentatives sont menées avec le Turtle pour fixer des explosifs sous la coque des navires de guerre britanniques mouillés dans le port de New York, en 1776. Toutes échouent. Le navire chargé de transporter le sous-marin finira d’ailleurs coulé la même année par les Britanniques, avec le Turtle encore à son bord.
Le Turtle, conçu par David Bushnell, est le premier sous-marin utilisé lors d’une attaque militaire, contre un navire britannique à New York. L’épisode le plus connu se déroule le 6 septembre 1776. La cible retenue n’est autre que le navire de ligne HMS Eagle, navire amiral de l’amiral Howe. Vers vingt-trois heures, un certain Ezra Lee embarque dans le Turtle pour rejoindre discrètement le bâtiment ennemi au mouillage.
Le plan est simple en apparence : approcher sous l’eau, visser une vrille dans la coque en bois du navire, y fixer une charge explosive, puis s’éloigner avant la détonation. Mais la vrille heurte une pièce métallique épaisse au lieu du bois attendu. Impossible d’y accrocher quoi que ce soit. L’explosif finira par être largué sans jamais provoquer le moindre dommage sur un navire ennemi.
Un détail mérite d’être souligné : Ezra Lee n’était pas le pilote prévu à l’origine. Ce rôle revenait à Ezra Bushnell, qui tombe malade d’une fièvre dès son arrivée à New York. C’est donc Ezra Lee, originaire de Lyme dans le Connecticut, qui prend finalement les commandes de la machine ce soir-là.
David Bushnell affirmera plus tard avoir récupéré sa machine après cet épisode, mais son sort final demeure inconnu, perdu dans les méandres de l’histoire militaire naissante des États-Unis.
L’héritage du Turtle n’a cependant pas disparu avec lui. Le Connecticut River Museum lui consacre aujourd’hui une exposition, dans le cadre de sa programmation pour le 250e anniversaire des États-Unis, avec deux répliques du sous-marin présentées au public, selon sa directrice Elizabeth D. Kaeser.
L’une de ces répliques a été construite à partir de 1976 pour le bicentenaire américain. Baptisée par la gouverneure du Connecticut de l’époque, Ella Grasso, puis testée sur la rivière Connecticut, elle appartient aujourd’hui au Connecticut River Museum d’Essex. Une autre réplique, fonctionnelle celle-ci, a été construite par des élèves du lycée d’Old Saybrook et lancée en 2007, dans le cadre d’un partenariat éducatif avec le Naval Undersea Warfare Center.
L’histoire du Turtle a également traversé l’Atlantique. Des reconstitutions de l’engin sont exposées au Musée océanographique de Monaco ainsi qu’au Royal Navy Submarine Museum, en Angleterre. Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine, marqué par des festivités autour du 4 juillet 2026, aura été l’occasion de remettre en lumière ce submersible de bois qui, bien avant les géants d’acier actuels, a ouvert la voie à toute une branche de la guerre navale.
Il serait tentant de réduire le Turtle à un échec, puisqu’aucun navire britannique n’a jamais été endommagé par son action. Mais l’essentiel se trouve ailleurs. Avant l’acier, avant les torpilles, avant la propulsion nucléaire, un homme seul a réussi à manœuvrer une machine sous l’eau pour menacer un navire de guerre ennemi. De Bourne à Bushnell, en passant par le tonneau malheureux de Nikonov, c’est toute une généalogie de rêveurs tenaces qui a préparé, sans le savoir, l’arrivée des sous-marins modernes.


Laisser un commentaire