Un tas d’ossements fragmentés, mêlés à des éclats de pierre, sous les pelles d’ouvriers chargés de replanter la végétation. C’est ainsi qu’a démarré, en 2019, l’une des découvertes les plus riches de la préhistoire asiatique. En 2019, des ouvriers effectuant des travaux de restauration écologique de routine dans une carrière du Yunnan sont tombés sur des os et des outils de pierre. Personne, à l’époque, ne soupçonnait ce que ce trou anodin allait révéler.
Ce site, baptisé grotte de Bianfu (« grotte de la chauve-souris », d’après ses anciens occupants), allait se révéler être le plus riche gisement de restes dénisoviens jamais trouvé en dehors de la grotte sibérienne qui a donné son nom à l’espèce. La grotte, exploitée pour son calcaire, était déjà largement détruite quand les archéologues sont intervenus. La découverte tenait d’ailleurs du hasard, puisqu’elle s’est produite lors d’un projet de restauration de la végétation dans une ancienne carrière de calcaire.
Le site a dû être fouillé en urgence car des travaux d’ingénierie à proximité provoquaient l’effondrement de la montagne qui l’abritait. Course contre la montre, littéralement. Les chercheurs ont extrait environ 60 000 fragments d’os et des milliers d’artefacts en pierre avant que l’entrée ne soit détruite et le site rendu inaccessible.
- La grotte de Bianfu au Yunnan a livré sept fragments de Dénisoviens et plus de 1 360 outils de pierre et d’os.
- Des os taillés servaient de percuteurs tendres pour retoucher le tranchant des éclats de silex.
- Les occupations successives du site s’échelonnent sur 120 000 ans, de 190 000 à 70 000 ans.
Le détail qui a mis la puce à l’oreille des chercheurs
Face à des dizaines de milliers de fragments osseux, distinguer un bout d’animal d’un bout d’humain relève d’ordinaire de la gageure. C’est là qu’intervient une technique bien plus fine que l’œil nu : la paléoprotéomique. Les ossements ont été identifiés, selon la méthode la plus parcimonieuse, comme appartenant à des Dénisoviens, grâce à l’analyse de la morphologie de la jonction émail-dentine et à des analyses paléoprotéomiques. Les chercheurs ont identifié une signature protéique appartenant aux Dénisoviens dans sept des fragments d’os excavés : un os de bras, deux fragments de crâne et quatre dents.
Un indice anatomique a aussi retenu l’attention des scientifiques. Le plus remarquable, chez les fragments de crâne dénisoviens, est leur épaisseur, comprise entre 0,3 et 0,4 pouce, plus proche de celle d’Homo erectus et des Néandertaliens que de celle des humains modernes. une boîte crânienne robuste, presque archaïque, coincée au milieu de milliers d’os de mammifères ordinaires.
Des outils en os taillés au service de la pierre
Les deux équipes internationales de scientifiques ont annoncé la découverte de trois os dénisoviens, quatre dents et plus de 1 360 outils en pierre sur le site de la grotte de Bianfu. Parmi ce mobilier, un détail technique a particulièrement intéressé les préhistoriens : des os taillés et utilisés comme outils pour façonner d’autres outils. Les découvertes permettent enfin aux chercheurs de parcourir une collection d’outils, incluant des racloirs, des hachoirs, des percuteurs et des outils en os utilisés pour façonner la pierre, laissés là par les Dénisoviens au fil de leur quotidien. Ces os taillés servaient de percuteurs tendres, une technique déjà repérée sur d’autres sites chinois pour retoucher le tranchant des éclats de silex.
Les restes humains et les outils en pierre ont été trouvés parmi plus de 60 000 fragments d’os de mammifères. Une aiguille dans une meule de foin, presque au sens propre. On retrouve plus de 1 350 outils de pierre et d’os appartenant aux catégories habituelles que connaissent les experts de cette période de la préhistoire.
Une chronologie qui s’étale sur 120 000 ans
Les os datent d’entre 167 000 et 134 000 ans, tandis que les outils couvrent une fourchette encore plus large, de 190 000 à 70 000 ans. Cela signifie que la grotte n’a pas connu une seule occupation ponctuelle, mais des passages répétés sur des dizaines de millénaires. Les outils en pierre apparaissent dans dix couches distinctes de cette même tranchée, preuve que des groupes humains ont utilisé la grotte par intermittence sur une période bien plus longue, de 190 000 à 70 000 ans environ. Un seul des trois secteurs fouillés a livré des ossements humains. Les archéologues ont fini par creuser trois tranchées sur le site, l’une descendant jusqu’à 6,6 mètres de profondeur, mais une seule des trois contenait des fossiles humains.
Le Yunnan, nouvel épicentre de la paléoanthropologie chinoise
Bianfu ne surgit pas de nulle part. Le Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine, a été le théâtre de plusieurs découvertes archéologiques importantes ces dernières années. À une centaine de kilomètres, des bâtons à fouir en bois vieux de 300 000 ans avaient déjà été mis au jour près de Kunming. Plus au nord, le site de Longtan avait livré des racloirs de type Quina, une technologie jusque-là associée aux seuls Néandertaliens européens.
Cette accumulation de sites n’a rien d’un hasard géologique. Les fossiles dénisoviens n’ont été identifiés que dans cinq endroits au monde, et la grotte de Bianfu, dans la province du Yunnan, en est le dernier ajout. La région se situe justement à la frontière des territoires où Dénisoviens et Homo sapiens ont pu se croiser, et parfois se mêler.
« Pour la première fois, nous pouvons connaître leur technologie et leur stratégie de subsistance », résume l’archéologue Hao Li, de l’Institut de recherche du plateau tibétain. Ce n’est pas rien pour une espèce dont on ne connaissait, il y a encore quinze ans, que quelques fragments d’ADN extraits d’une phalange sibérienne.
Les fouilles de Bianfu sont désormais terminées, la carrière ayant eu raison de la cavité. Mais les 60 000 fragments extraits en urgence continuent d’être analysés en laboratoire, couche après couche. D’autres surprises pourraient encore émerger de ces cartons d’ossements, à des centaines de kilomètres du site aujourd’hui disparu.
Source : sciencepost.fr


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