Les images diffusées depuis Hisarlik depuis le 22 septembre montrent des alignements de murs que la presse présente comme ceux de la plus ancienne agora de Troie. Or ces pierres n’ont pas été posées pour elle. Elles appartiennent à la ville de l’âge du Bronze, et les habitants venus plus tard les ont simplement récupérées.

Le mot « agora » désigne donc un réemploi.

À retenir
  • L’agora découverte à Hisarlik est construite sur des murs de l’âge du Bronze réoccupés par les habitants ultérieurs.
  • Le site a été repeuplé 80 à 90 ans après la chute traditionnelle de Troie, bien plus tôt que ne l’indiquaient les théories antérieures.
  • Les fouilles révèlent aussi une route pavée menant à la porte sud et de la céramique de l’âge du Fer.

Une place publique bâtie sur les murs d’une autre époque

La zone étudiée correspond à un espace public attribué à Troie VI, vers 1700-1300 avant notre ère, considérée comme l’apogée de la cité avant la guerre légendaire. Les fouilles, menées par le ministère turc de la Culture et du Tourisme et l’université Çanakkale Onsekiz Mart, ont débuté en 2014. L’agora mise au jour est datée d’environ 2 800 ans. Selon Reyhan Körpe, directrice adjointe du chantier, les nouveaux arrivants ont réutilisé les anciens murs pour construire leurs maisons.

Deux autres éléments accompagnent la découverte : une route pavée qui mène à la porte sud de la ville et de la céramique de l’âge du Fer.

Le procédé n’a rien d’exotique. L’amphithéâtre romain d’Arles a lui aussi abrité des habitations au Moyen Âge, dans une architecture pensée pour d’autres usages. À Troie, la différence tient à l’échelle du temps : les murs avaient déjà plusieurs siècles quand on les a réoccupés.

Le grand vide qui n’aurait jamais existé

L’histoire admise jusqu’ici tenait en deux temps. Après la chute de la ville, traditionnellement fixée à 1184 avant notre ère, le site serait resté désert pendant plusieurs siècles. Il n’aurait été repeuplé qu’au VIIIe siècle avant notre ère, par des Grecs éoliens qui l’ont rebaptisé Ilion.

Körpe situe le retour des habitants 80 à 90 ans seulement après la chute.

Un point reste à éclaircir, et les comptes rendus disponibles ne le tranchent pas. Quatre-vingt-dix ans après 1184, on arrive vers 1100 avant notre ère, alors que l’agora est datée d’environ 2 800 ans, soit autour de 800. Deux lectures sont possibles : la réoccupation aurait commencé de façon modeste avant que la place ne prenne sa forme d’agora, ou les repères chronologiques des articles sont approximatifs. Seule la publication scientifique de l’équipe permettra de trancher entre ces deux hypothèses.

Une colline qui corrige régulièrement son récit

Hisarlik a déjà démenti plusieurs certitudes. Heinrich Schliemann y ouvre une immense tranchée à partir de 1870, met au jour le « trésor de Priam », mais se trompe sur le niveau qu’il attribue à la Troie d’Homère. Ses méthodes, jugées rudimentaires, ont aussi détruit une partie des données stratigraphiques. Le site comprend neuf niveaux principaux, de Troie I à Troie IX.

Autre correction célèbre : en 2001-2002, l’équipe de Manfred Korfmann, de l’université de Tübingen, révèle un mur d’enceinte autour de la ville basse de Troie VIIa. La cité passait alors à 350 000 m², bien au-delà de l’acropole seule.

Aujourd’hui, les fouilles reprennent sous la direction de Rüstem Aslan, qui explore le site depuis quarante ans. L’attention médiatique s’est accrue avec la sortie de L’Odyssée de Christopher Nolan, et le site, inscrit à l’UNESCO depuis 1998, se visite avec le Troy Museum voisin. Sous les pieds des visiteurs, la butte d’Hisarlik s’élève d’environ trente mètres, faite d’occupations empilées sur plusieurs millénaires.