Une nécropole plus vaste que Central Park, trois fois
Crédit : © Sergent Johnnie French / Département de la Défense des États-Unis (domaine public)
Pour saisir l’ampleur de Wadi-us-Salaam, il faut d’abord se pencher sur sa superficie. Le site s’étend sur près de 9,17 kilomètres carrés, soit presque trois fois la taille de Central Park à Manhattan. Une comparaison qui frappe immédiatement l’imagination occidentale, tant on associe généralement les cimetières à des enclos urbains modestes plutôt qu’à des territoires capables de rivaliser avec les plus grands parcs du monde. D’autres sources évoquent également une surface d’environ six kilomètres carrés selon les méthodes de calcul retenues, preuve que la cartographie précise d’un lieu aussi ancien reste un exercice délicat.
- Wadi-us-Salaam s'étend sur près de 9,17 km², soit presque trois fois Central Park, et abriterait entre 5 et 6 millions de défunts.
- Ce cimetière, actif depuis environ 1 400 ans, entoure le mausolée de l'imam Ali et a vu son rythme d'inhumations s'envoler lors des conflits, notamment face à Daech avec environ 200 corps par jour.
- Les fossoyeurs du site rapportent des phénomènes étranges attribués à des djinns, tandis que les pèlerins chiites y font enterrer leurs proches en raison d'une croyance liée au Jugement dernier.
Vu du ciel, le site ressemble à une métropole tentaculaire, avec ses artères et ses quartiers bien délimités. Mais une fois au sol, l’impression change radicalement : on y découvre un labyrinthe chaotique de ruelles sinueuses, de pierres tombales entassées et de constructions funéraires parfois vieilles de plusieurs siècles. Ce contraste entre l’ordre apparent depuis les airs et le dédale terrestre illustre à lui seul la complexité d’un site utilisé sans interruption depuis plus de mille ans, et qui accueille encore des inhumations au XXIe siècle.
Cinq millions d’âmes : des prophètes antiques aux martyrs de Saddam
Le chiffre est difficile à concevoir tant il dépasse l’entendement : entre 5 et 6 millions de personnes reposeraient dans cette vallée, selon les estimations avancées par plusieurs historiens irakiens. Le cimetière a été fondé il y a environ 1 400 ans, ce qui en fait l’un des plus anciens sites funéraires encore en activité à l’échelle mondiale. Sa position géographique n’est pas un hasard : Wadi-us-Salaam entoure le mausolée d’Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du prophète Mahomet, quatrième calife de l’islam et premier imam chiite. Selon l’historien Hassan Issa al-Hakim, cité par l’AFP, depuis que l’imam Ali y a été enterré, les habitants de Najaf ont progressivement abandonné un autre cimetière de la ville, celui d’al-Thawiya, pour venir déposer leurs morts ici.
Parmi les millions de défunts, on trouve un mélange saisissant d’époques et de destins. La tradition affirme que plusieurs prophètes préislamiques, dont Houd et Salih, y reposent, aux côtés d’anciens rois oubliés de l’histoire. Plus près de nous, le site abrite également des figures politiques marquantes, comme Muhammad Baqir al-Sadr, érudit islamique et militant exécuté par Saddam Hussein en 1980. Une section entière est aussi consacrée aux victimes de la guerre Iran-Irak des années 1980, tandis qu’une autre rend hommage aux chiites tombés lors du soulèvement contre le régime de Saddam Hussein en 1991. Ce cimetière ne raconte donc pas seulement une histoire religieuse, mais aussi celle, tourmentée, de l’Irak contemporain.
Quand la guerre transformait la vallée en usine à tombes
Il y a des périodes où Wadi-us-Salaam a littéralement fonctionné comme une chaîne funéraire à ciel ouvert. Au plus fort de la guerre d’Irak menée par les États-Unis, jusqu’à 250 corps y étaient enterrés chaque jour. Un rythme effréné qui donne une idée de l’ampleur du conflit et de son coût humain. Lorsque l’État islamique a pris le contrôle de larges portions du pays en 2014, le chiffre est resté vertigineux : environ 200 inhumations quotidiennes. Durant les combats contre Daech, un fossoyeur du site témoignait alors voir arriver 13 ou 14 cadavres supplémentaires par jour dans son seul secteur, tandis que l’ensemble du cimetière recevait plus de 100 combattants par jour.
Le site lui-même n’a pas été épargné par les violences. En 2004, lors des affrontements entre l’armée américaine et la milice du religieux Muqtada al-Sadr, des mortiers et des roquettes ont directement touché Wadi-us-Salaam, endommageant plusieurs édifices funéraires. Plus récemment, la pandémie de coronavirus a elle aussi laissé une trace visible dans les registres du cimetière, avec une hausse estimée entre 5 000 et 6 000 corps supplémentaires sur une seule année. Face à un tel afflux, le site a dû s’organiser en tombes collectives et en cryptes, certaines pouvant contenir jusqu’à 50 corps chacune. Une logistique funéraire hors norme, à la mesure de l’histoire tourmentée que traverse la région depuis des décennies.
Djinns et ombres vengeresses : les légendes qui hantent les fossoyeurs
Un lieu chargé d’une telle histoire ne pouvait pas échapper aux légendes. Selon les habitués de Wadi-us-Salaam, ses ruelles labyrinthiques seraient hantées par des djinns et d’autres esprits malveillants, des créatures issues du folklore préislamique de la région. En 2019, Haider al-Hatemi, un ancien fossoyeur du cimetière, confiait à Al Jazeera avoir été violemment frappé à la tête par une ombre surgie derrière lui, un choc dont il affirme ne jamais s’être totalement remis. Un autre fossoyeur, Abo Sebi, racontait de son côté une scène troublante survenue de nuit, alors qu’il déposait le corps d’une femme décédée : en se penchant vers la tombe, il aurait reçu une gifle d’une violence telle qu’elle l’aurait laissé pétrifié sur place.
Si ces récits relèvent évidemment de l’anecdote et non de faits vérifiables, ils témoignent néanmoins d’un imaginaire collectif profondément ancré, hérité de la mythologie régionale antérieure à l’apparition de l’islam au VIIe siècle. Au-delà des histoires de fantômes, ce qui continue véritablement d’attirer les pèlerins vers Wadi-us-Salaam relève d’une conviction spirituelle bien précise : selon la tradition chiite, le jour du Jugement dernier, ceux qui reposent ici se retrouveront aux côtés de l’imam Ali. Une promesse qui explique, encore aujourd’hui, pourquoi tant de familles chiites du monde entier souhaitent que leurs proches soient inhumés dans cette vallée plutôt qu’ailleurs.
Entre son immensité difficile à appréhender, les millions d’histoires individuelles qu’elle renferme et les légendes qui continuent de circuler parmi ceux qui y travaillent, Wadi-us-Salaam demeure un lieu à part, où se mêlent foi ancestrale et mémoire des conflits les plus récents. Reste une question qui traverse l’esprit en refermant ce dossier : combien de vallées, à travers le monde, portent ainsi en silence le poids de guerres que l’on croyait déjà oubliées ?


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