Il y a d’un côté la rigueur implacable de l’ingénierie spatiale, ses calculs millimétrés et ses procédures verrouillées des années à l’avance. Et de l’autre, il y a l’improvisation pure, celle qui consiste à jeter le plan initial par-dessus bord parce que la réalité, elle, ne se plie jamais totalement à la théorie. C’est exactement ce paradoxe qui s’est joué au printemps 1992, lorsqu’un satellite de communication de plusieurs tonnes, livré sur la mauvaise orbite par un lanceur défaillant, s’est retrouvé au cœur d’un sauvetage que personne, pas même la NASA, n’avait envisagé sous cette forme. Trois astronautes allaient devoir faire ce qu’aucun équipage n’avait jamais tenté auparavant : sortir à trois dans le vide spatial pour attraper à la force des bras un engin capricieux, après que la technologie censée simplifier la tâche eut lamentablement échoué. Cette histoire, aussi improbable qu’authentique, reste aujourd’hui encore un cas unique dans les annales de la conquête spatiale.
- Après l'échec de la barre de capture lors de deux sorties, Pierre Thuot, Richard Hieb et Thomas Akers ont tenté le 13 mai 1992 une capture manuelle à trois, une première mondiale.
- L'opération a duré 8 heures et 29 minutes, battant le précédent record d'Apollo 17, au sein d'une mission STS-49 totalisant quatre sorties extravéhiculaires et 25h23 dans le vide spatial.
- Grâce à cette intervention, le satellite Intelsat 603, immobilisé sur une mauvaise orbite depuis mars 1990, a pu être récupéré et remis en service.
Un satellite en perdition qui menace tout un marché des télécommunications
Retour en mars 1990. Le satellite Intelsat 603, propriété du consortium international du même nom, doit être placé en orbite géostationnaire pour assurer des liaisons de télécommunication à travers le globe. Mais le lanceur chargé de le propulser, un Commercial Titan III, connaît une défaillance qui condamne l’engin à rester bloqué sur une orbite basse, bien en deçà de sa position prévue. Résultat : un satellite flambant neuf, pesant environ 4 215 kilogrammes, se retrouve totalement inutilisable, tournant autour de la Terre sans pouvoir remplir sa mission.
L’enjeu dépasse largement le simple problème technique. Pour le groupe Hughes, contractant principal du satellite, la perte sèche seraitconsidérable si Intelsat 603 restait ainsi condamné. C’est pourquoi un contrat de 90 millions de dollars est signé avec la NASA dès décembre 1990 : l’objectif est clair, il faut envoyer une navette récupérer ce satellite en perdition et lui offrir une seconde chance. La mission est confiée à l’équipage de STS-49, qui aura aussi l’honneur d’inaugurer le tout premier vol de la navette Endeavour. Un baptême du feu à haut risque, pour un vaisseau flambant neuf comme le satellite qu’il doit sauver.
L’échec qui a failli enterrer la mission STS-49
Le plan initial paraît solide sur le papier. Les astronautes Pierre Thuot et Richard Hieb doivent utiliser une barre de capture spécialement conçue, fixée à l’extrémité du bras robotique de la navette, pour venir s’arrimer au satellite en mouvement. Une opération de précision, pensée dans les moindres détails par les ingénieurs. Sauf que la réalité orbitale ne se laisse pas dompter aussi facilement.
Une première tentative échoue. Puis, le lendemain, une seconde sortie extravéhiculaire reproduit exactement le même scénario, et le même échec. La barre de capture refuse obstinément de s’arrimer correctement au satellite, qui continue sa course sans se laisser attraper. Deux jours de tentatives infructueuses, deux sorties dans le vide spatial pour rien, et une mission entière qui semble soudain menacée d’un échec cuisant. Pour l’équipage comme pour les équipes au sol, la pression devient palpable : il faut trouver une autre solution, et vite, car les réserves de la navette ne sont pas infinies.
Trois paires de mains contre les lois de l’orbite : le récit de la capture
C’est alors qu’émerge une idée aussi audacieuse qu’inattendue, suggérée par l’astronaute Bruce Melnick : pourquoi ne pas tenter une capture à trois, directement à mains nues, plutôt que de s’obstiner avec un outil qui ne fonctionne pas ? L’idée peut sembler folle. Jamais, dans toute l’histoire des sorties extravéhiculaires, une équipe de trois personnes n’était sortie simultanément dans le vide spatial. Les raisons sont multiples : des questions de sécurité évidentes, mais aussi un problème très concret, celui de faire entrer trois combinaisons pressurisées dans un sas conçu pour deux occupants tout au plus.
Pourtant, le 13 mai 1992, la décision est prise. Pierre Thuot, Richard Hieb et Thomas Akers s’élancent ensemble dans le vide, tandis que le commandant Brandenstein manœuvre l’orbiteur avec une délicatesse chirurgicale, rapprochant la navette du satellite à quelques mètres seulement. Positionnés en cercle dans la baie de charge, les trois hommes coordonnent leurs gestes pour immobiliser Intelsat 603 sans le moindre outil mécanique, uniquement grâce à la force de leurs bras et à une synchronisation parfaite. Le moment où leurs mains se referment enfin sur la structure du satellite reste l’un des instants les plus marquants de l’histoire des vols habités.
Un exploit sans précédent qui a redéfini les limites de l’extravéhiculaire
Cette sortie improvisée dure exactement 8 heures et 29 minutes, un chiffre qui en dit long sur l’intensité physique et mentale déployée par les trois astronautes. À l’époque, elle bat un record vieux de vingt ans, détenu jusque-là par l’équipage d’Apollo 17. Mais au-delà de la performance chronométrique, c’est surtout la nature même de l’exploit qui marque les esprits : jamais une sortie à trois personnes n’avait été réalisée, et jamais elle ne le sera à nouveau de cette manière dans les décennies suivantes.
La mission STS-49 dans son ensemble ne s’arrête pas là. Elle enchaîne finalement quatre sorties extravéhiculaires, totalisant 25 heures et 23 minutes dans le vide spatial, un record absolu pour le programme de la navette à cette période. L’équipage referme cette parenthèse historique par un atterrissage réussi le 16 mai 1992, après avoir parcouru 3,7 millions de miles et effectué 141 orbites autour de la Terre en un peu plus de 213 heures. Intelsat 603, sauvé in extremis, retrouvera finalement sa place et sa fonction grâce à cette intervention aussi risquée qu’ingénieuse.
Plus de trente ans après les faits, cet épisode continue de fasciner les passionnés d’astronautique, tant il illustre à quel point l’exploration spatiale reste un domaine où la préparation la plus minutieuse peut se heurter, à tout moment, à l’imprévu. Reste une question qui traverse encore les esprits des ingénieurs aujourd’hui : combien de futures missions, notamment celles tournées vers la maintenance de satellites ou de stations en orbite, devront-elles un jour compter, elles aussi, sur cette même capacité d’improvisation humaine plutôt que sur la seule technologie ?


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