Un journaliste devenu agriculteur biologique après avoir frôlé les étoiles, voilà le parcours méconnu de Toyohiro Akiyama. Premier Japonais envoyé dans l’espace, il n’a jamais porté le titre d’astronaute professionnel : sa chaîne de télévision a payé une fortune pour lui offrir un billet vers Mir. Son histoire, entre cosmos et rizières, s’est achevée récemment.

À retenir
  • Toyohiro Akiyama a volé vers Mir en décembre 1990 grâce à un financement de 28 millions de dollars par sa chaîne TBS, sans jamais être astronaute professionnel
  • Après huit jours marqués par un mal de l'espace sévère, il a quitté le journalisme en 1995 pour devenir agriculteur biologique à Fukushima
  • La catastrophe nucléaire de 2011 l'a contraint à abandonner ses terres, et il est devenu professeur d'agriculture avant de reprendre une exploitation à Mie jusqu'à sa mort à 84 ans

Un journaliste japonais plus riche que la NASA : comment TBS a payé une fortune pour un siège sur Mir

À la fin des années 1980, le programme spatial soviétique cherche désespérément des devises étrangères. Mir coûte cher à entretenir, et Moscou a compris qu’un siège à bord d’un Soyouz pouvait se monnayer auprès de sponsors occidentaux en mal de communication. C’est dans ce contexte que la chaîne de télévision japonaise TBS flaire une occasion inédite de marquer les esprits.

Pour célébrer son quarantième anniversaire, l’entreprise décide d’envoyer l’un de ses propres employés dans l’espace. L’opération aurait coûté près de 28 millions de dollars, une somme colossale pour l’époque, financée entièrement par la chaîne elle-même. En interne, l’appel à candidatures suscite un engouement massif : 163 salariés de TBS postulent pour tenter leur chance.

Le choix se porte finalement sur Toyohiro Akiyama, alors chef du bureau de Washington pour la chaîne. Rien, dans son parcours de journaliste, ne le prédestinait à enfiler une combinaison de cosmonaute. Dès octobre 1989, il rejoint pourtant le Centre d’entraînement Youri Gagarine, à Star City, pour suivre une préparation intensive aux côtés des cosmonautes soviétiques.

Huit jours en apesanteur, un mal de l’espace record : le séjour chaotique d’Akiyama à bord de la station soviétique

Le 2 décembre 1990, Toyohiro Akiyama décolle à bord de Soyouz TM-11 pour une mission baptisée Mir Kosmoreporter. L’objectif est clair : documenter en direct le quotidien à bord de la station pour les téléspectateurs japonais, un exercice de journalisme comme aucun autre reporter n’en avait jamais tenté auparavant.

Sur place, l’adaptation à l’apesanteur se révèle particulièrement éprouvante. Selon les témoignages des cosmonautes soviétiques présents à bord, Akiyama a souffert d’un mal de l’espace sévère durant une bonne partie de son séjour. Les premiers jours sont décrits comme difficiles, le corps peinant à retrouver ses repères dans un environnement où le haut et le bas n’existent plus.

Malgré cet inconfort, le journaliste tient son engagement. Il assure des reportages télévisés quotidiens, permettant aux spectateurs de TBS de suivre en direct les expériences scientifiques menées à bord et la vie des cosmonautes. Sa mission s’achève au bout de huit jours, avec un retour sur Terre le 10 décembre 1990, via Soyouz TM-10. Un vol court, mais suffisamment marquant pour redessiner entièrement le reste de son existence.

Du cosmos aux rizières de Fukushima : la reconversion inattendue du premier Japonais de l’espace

De retour sur le plancher des vaches, Akiyama reprend d’abord son activité journalistique au sein de TBS. Il gravit les échelons jusqu’à devenir directeur adjoint de la division Information, un poste à responsabilités qui aurait pu le conduire à terminer sa carrière confortablement installé dans les bureaux de la chaîne.

Mais l’expérience de Mir a visiblement laissé une empreinte durable. En 1995, il prend la décision surprenante de quitter définitivement le monde des médias pour se consacrer à une tout autre passion : l’agriculture biologique. Ce virage à cent quatre-vingts degrés étonne ses proches, mais traduit un besoin profond de reconnexion avec la terre après avoir contemplé celle-ci depuis l’orbite.

Akiyama s’installe alors dans les montagnes de Takine, dans la préfecture de Fukushima. Il y cultive du riz et des champignons shiitake selon des méthodes biologiques, loin des plateaux de télévision et des combinaisons spatiales. Pendant plus d’une décennie, le premier Japonais de l’espace mène une existence rurale paisible, cultivant la terre avec la même rigueur qu’il appliquait autrefois à ses reportages.

2011, l’année où tout s’arrête : quand la catastrophe nucléaire a rattrapé l’ancien cosmonaute

Cette vie tranquille bascule brutalement en 2011. Le séisme de Tohoku, suivi du tsunami dévastateur puis de la fusion nucléaire de la centrale de Fukushima, bouleverse l’ensemble de la région. Akiyama se retrouve contraint d’abandonner sa ferme, ses rizières et ses cultures de shiitake, victimes collatérales d’une catastrophe qui redessine tout le nord-est du Japon.

Plutôt que de sombrer dans l’amertume, l’ancien cosmonaute choisit de transmettre son savoir. Dès novembre 2011, il devient professeur spécialisé en agriculture à l’université d’art et de design de Kyoto. Il y partage son expertise du monde rural, forgée sur le terrain, auprès d’une nouvelle génération d’étudiants confrontés eux aussi aux conséquences environnementales du désastre nucléaire.

L’appel de la terre finit par se faire sentir à nouveau. À partir de 2017, Akiyama reprend une activité agricole dans la préfecture de Mie, loin de la zone contaminée de Fukushima. C’est là, à Odai, qu’il s’est éteint à l’âge de 84 ans, refermant la boucle d’un parcours commencé sous les projecteurs de la télévision et achevé dans le calme des champs.

Il existe quelque chose de profondément humain dans cette trajectoire, à l’opposé des sondes et atterrisseurs qui peuplent habituellement l’actualité spatiale. Philae s’est tu après quelques mois sur Tchouri, Vikram et Pragyan n’ont jamais rouvert les yeux après une nuit lunaire, et SLIM a cessé d’émettre après quatre survies inattendues. Voyager, à l’inverse, continue d’envoyer ses signaux depuis les confins du système solaire, des décennies après son lancement. Toyohiro Akiyama, lui, n’a eu besoin que de huit jours en orbite pour changer durablement de trajectoire et consacrer le reste de sa vie à une cause bien terrestre : nourrir la terre qu’il avait un temps regardée de si loin.