Sept mille cent vingt mètres. C’est la distance qu’il faut parcourir sous terre pour traverser de part en part l’ouvrage dont je vais vous parler, un chiffre qui dépasse l’entendement quand on sait qu’il a été creusé à la force des bras il y a plus d’un siècle. En me promenant du côté de l’Estaque, j’étais loin d’imaginer qu’une simple curiosité pour un nom entendu en passant, le tunnel du Rove, allait me plonger dans l’histoire d’un des chantiers les plus démesurés jamais entrepris en France. Ce que j’ai découvert dépasse largement l’image d’une galerie abandonnée et poussiéreuse : il s’agit d’un record mondial toujours d’actualité, enseveli sous les collines marseillaises depuis plus de soixante ans.

À retenir
  • Avec 7 120 mètres de long, le tunnel du Rove reste le plus long tunnel-canal du monde, creusé entre 1909 et 1926 pour relier Marseille à l'étang de Berre.
  • Un effondrement survenu le 16 juin 1963 sur 170 mètres a définitivement bloqué le canal après seulement une quarantaine d'années d'exploitation.
  • Un projet porté par le Gipreb et la Région Sud vise à rouvrir partiellement le tunnel pour faire circuler l'eau de mer et restaurer la salinité de l'étang de Berre.

Un chantier titanesque qui a défié deux décennies et une guerre mondiale

Un chantier titanesque qui a défié deux décennies et une guerre mondiale
Crédit : © Wikipedia

Tout commence en 1909, lorsque Léon Chagnaud, sénateur de la Creuse mais surtout entrepreneur réputé pour ses prouesses techniques, décroche le marché qui va occuper une partie de sa carrière. L’objectif est clair sur le papier : percer la chaîne de l’Estaque pour relier la rade nord de Marseille à l’étang de Berre, créant ainsi un passage maritime direct évitant aux navires de contourner la côte. Dans les faits, ce projet va se transformer en une véritable épopée industrielle, étalée sur une quinzaine d’années.

Les conditions de travail sont alors d’une dureté extrême. Des milliers d’ouvriers se relaient dans des galeries creusées à même la roche et la marne, confrontés aux grèves, aux accidents et à l’incertitude permanente d’un chantier qui ne ressemble à aucun autre. Comme si cela ne suffisait pas, la Première Guerre mondiale vient interrompre brutalement les travaux, détournant hommes et ressources vers le front. Il faudra attendre 1926 pour voir le tunnel enfin achevé, et 1927 pour sa mise en service effective, soit près de vingt ans après la signature du premier marché. Un délai qui donne une idée de l’ampleur de l’obstacle technique et humain qu’il a fallu surmonter.

7,2 kilomètres sous terre : les dimensions vertigineuses d’un record mondial

C’est ici que le tunnel du Rove révèle sa véritable nature : il ne s’agit pas d’un simple souterrain, mais de l’ouvrage d’art principal du canal de Marseille au Rhône, et surtout du plus long tunnel-canal du monde, un titre qu’il conserve encore aujourd’hui malgré des décennies d’abandon. Son entrée sud se situe dans le quartier des Riaux à Marseille, tout près de l’Estaque, tandis que son extrémité nord ressort à Marignane, en bordure de l’étang de Bolmon.

Pour mesurer l’exploit, quelques chiffres suffisent. Le tunnel s’étire sur 7 120 mètres, de manière totalement rectiligne, ce qui en soi constitue déjà une prouesse de précision pour l’époque. Sa largeur atteint 22 mètres, sa hauteur 15 mètres, et sa profondeur 4 mètres. Des dimensions suffisamment généreuses pour permettre à deux péniches de 1 500 tonnes de se croiser simultanément à l’intérieur, un peu comme deux poids lourds se doublant sur une autoroute, mais sous terre. Ce gigantisme n’avait rien d’un caprice : il répondait à un véritable enjeu stratégique pour le trafic fluvial et maritime de l’époque.

L’effondrement qui a enterré 40 ans d’exploitation et des décennies d’espoirs

L’histoire aurait pu s’arrêter sur une note triomphante si le destin n’avait pas frappé un jour de juin. Le 16 juin 1963, un effondrement se produit dans un terrain marneux particulièrement instable, sur une longueur de 170 mètres. En surface, l’affaissement creuse un cratère impressionnant de 15 mètres de profondeur, visible à 1 600 mètres de l’entrée nord. Le canal se retrouve totalement bloqué, du jour au lendemain, après seulement une quarantaine d’années d’exploitation.

Ce qui frappe dans cette histoire, c’est que l’abandon définitif du tunnel n’est pas tant une question de budget qu’une affaire de pertinence stratégique. À la même époque, le gabarit du Rhône est agrandi jusqu’à Lyon, et le port de Fos-sur-Mer prend un essor considérable. Ces deux évolutions rendent le passage par le tunnel du Rove de moins en moins utile pour le trafic fluvial, rendant sa réparation économiquement peu justifiable. Plutôt que de relancer des travaux coûteux pour un ouvrage devenu obsolète, les autorités choisissent de le laisser tel quel, scellant pour plusieurs décennies le destin de ce colosse souterrain.

Un futur inattendu : comment ce tunnel pourrait sauver un étang menacé

Un futur inattendu : comment ce tunnel pourrait sauver un étang menacé
Crédit : © Wikipedia

Pendant longtemps, le tunnel du Rove est resté une simple curiosité pour les passionnés de patrimoine industriel, accessible notamment depuis le parking du port de plaisance du Rove, à quelques minutes de route à l’ouest de Marseille. Mais depuis quelques années, une idée originale lui redonne une utilité bien concrète, et potentiellement vitale pour un écosystème entier.

L’étang de Berre souffre en effet d’un déséquilibre écologique préoccupant, sa salinité ayant fortement diminué après 1966. C’est là qu’intervient un projet porté par le Gipreb et la Région Sud : rouvrir partiellement le tunnel du Rove afin de permettre à l’eau de mer d’y circuler de nouveau, dans le but de restaurer l’équilibre naturel de la lagune. Ce projet, longtemps resté à l’état d’étude, est récemment entré en phase opérationnelle, redonnant ainsi une seconde vie à un ouvrage que l’on croyait voué à l’oubli.

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans cette renaissance annoncée. Ce tunnel pensé pour faire circuler des navires et stimuler le commerce fluvial pourrait, un siècle plus tard, servir une toute autre cause : celle de la préservation d’un milieu naturel fragile. Comme si l’histoire industrielle de Marseille et ses enjeux environnementaux contemporains se rejoignaient finalement sous les mêmes collines.

En me penchant sur ce dossier, j’ai réalisé à quel point le tunnel du Rove résume à lui seul plusieurs décennies d’ambitions françaises : la démesure des grands travaux du début du vingtième siècle, les aléas de l’histoire qui peuvent ruiner des années d’efforts en quelques secondes, et cette capacité étonnante à réinventer un héritage industriel pour répondre aux défis écologiques actuels. En ce moment, alors que l’étang de Berre attend toujours sa pleine restauration, ce géant souterrain rappelle que certains vestiges du passé n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. Et vous, connaissiez-vous l’existence de ce record mondial caché sous les collines marseillaises ?