Quatre cents. C’est le nombre de pièces réellement occupées sur les 1 100 que compte le Palais du Parlement de Bucarest. Depuis la chute du régime communiste en décembre 1989, la Roumanie se retrouve propriétaire d’un colosse de béton, de marbre et de cristal qu’elle n’a jamais réussi à remplir entièrement. Seules environ 400 pièces sont finies et utilisées, sur un total de 1 100. Le reste ? Des couloirs vides, des salons fantômes, des ailes entières où personne ne met jamais les pieds.
À retenir
- Un dictateur a rêvé du plus grand palais du monde, déplaçant 40 000 personnes et détruisant un cinquième du centre historique de Bucarest
- Le bâtiment demeure une énigme architecturale : comment occuper 1 100 pièces réparties sur 12 étages et 8 niveaux souterrains ?
- Plus de trois décennies après la chute du communisme, ce monument à la folie grandiose continue de vider les caisses de l’État
Un caprice de dictateur devenu fardeau national
Tout commence dans la tête de Nicolae Ceaușescu, obsédé par l’idée de bâtir le plus grand palais du monde. L’idée germe après une visite chez son homologue nord-coréen, et le dictateur profite de la confusion causée par un tremblement de terre en 1977 pour reconstruire la ville selon ses désirs. Le chantier démarre officiellement en juin 1984, avec un objectif fou : deux ans de travaux pour un bâtiment censé abriter la présidence, le gouvernement et les plus hautes institutions du pays. Ceaușescu souhaitait alors regrouper dans un seul bâtiment ses propres logements de fonction, ceux des ministres et les quatre plus grandes institutions du pays.
Le prix humain de cette folie des grandeurs dépasse l’entendement. Les plans entraînent la destruction de 520 hectares de la ville de Bucarest, soit un cinquième de la superficie totale du centre historique, avec la démolition ou le déplacement d’une trentaine d’églises et de 7 000 maisons. Cette opération entraîne l’expulsion et le relogement de 40 000 personnes dans des immeubles parfois insalubres, sans eau, ni gaz, ni électricité, car non terminés. Des familles entières priées de faire leurs cartons en une matinée, avant que les bulldozers n’arrivent l’après-midi même, une brutalité administrative qui donne le vertige, encore aujourd’hui.
Six cents architectes et 20 000 ouvriers, dont des prisonniers, travaillent sur le chantier jour et nuit, sous la coordination de l’architecte Anca Petrescu, alors âgée de seulement 35 ans. Le coût, lui, s’envole dans des proportions qui feraient pâlir n’importe quel ministre du Budget : le projet aura coûté jusqu’à 40 % du PIB annuel du pays pendant sa construction. Autant dire que la Roumanie entière a travaillé, pendant des années, pour édifier la maison d’un seul homme.
Un géant qui ne rentre dans aucune case
Les chiffres du bâtiment donnent le tournis. Il mesure 270 sur 240 mètres, pour une hauteur de 86 mètres. Sa surface au sol atteint 365 000 m² et il compte 1 100 pièces réparties sur 12 étages. Pour se donner une idée : c’est l’équivalent d’une soixantaine de terrains de football mis côte à côte. Selon le Guinness Book of World Records, 700 000 tonnes d’acier et de bronze, un million de mètres cubes de marbre, 3 500 tonnes de verre de cristal et 900 000 mètres cubes de bois ont été utilisés pour construire cette mégastructure controversée. Résultat : le bâtiment détient le record du monde du bâtiment le plus lourd de la planète, avec environ quatre millions de tonnes.
Une anecdote résume assez bien le vertige des lieux : le parking souterrain dispose d’une capacité de 20 000 véhicules. Vingt mille places pour un bâtiment qui, aujourd’hui encore, ne parvient pas à occuper toutes ses salles. Le sous-sol lui-même cache des secrets : le bâtiment possède huit niveaux souterrains, le dernier étant un bunker nucléaire, relié aux principales institutions de l’État par 20 kilomètres de catacombes. Un vestige glaçant de la paranoïa du régime, qui préparait sa propre survie en cas de conflit nucléaire tout en laissant crever de faim une partie de la population.
Que faire d’un monstre inachevé ?
À la chute de Ceaușescu, exécuté en décembre 1989, le pays hérite d’un chantier titanesque, à peine terminé et déjà pillé. Cinq ans après le début du chantier, en 1989, Ceaușescu est exécuté et le bâtiment inachevé est pillé. Se pose alors une question existentielle : détruire ce symbole honteux, ou l’assumer malgré tout ? Dans les années 1990, plusieurs propositions sont discutées, allant de la transformation du bâtiment en musée à son abandon total, mais il est finalement décidé que la structure servirait une fonction publique.
Le gouvernement d’Ion Iliescu tranche pour le pragmatisme : impossible de raser un ouvrage qui a déjà coûté si cher, sur tous les plans imaginables. Le gouvernement d’Ion Iliescu, successeur de Ceaușescu, décide tout de même de l’achever et de l’utiliser car il a d’ores et déjà coûté très cher sur tous les plans, et il sera officiellement baptisé « Palais du Parlement » lors de l’installation de la Chambre des députés en 1994. Le Sénat s’y installe également en 2004, ainsi que le musée d’art contemporain de la ville. Depuis, la Chambre des députés, le Sénat, un musée d’art contemporain et même le Conseil de la concurrence roumain se partagent les étages occupés, tandis que le reste dort sous des bâches et de la poussière.
Un poids qui pèse encore sur les finances roumaines
Trente-sept ans après la chute du communisme, la note continue de tomber. Les frais de maintenance et les travaux d’aménagement ne sont pas moins onéreux pour une Roumanie qui peine à entretenir le bâtiment. Chauffer, refroidir et éclairer 365 000 mètres carrés coûte une fortune, même quand un tiers des pièces reste vide à longueur d’année. Il fait aussi chaud à l’intérieur du bâtiment qu’à l’extérieur, et il n’y a pas de climatisation dans le bâtiment. Une ironie amère pour l’édifice le plus coûteux jamais construit en Europe de l’Est.
Le palais est devenu, malgré lui, l’une des attractions touristiques les plus visitées de Bucarest, accueillant sommets internationaux et concerts de stars mondiales. Reste cette réalité têtue : un bâtiment pensé pour glorifier un seul homme continue, chaque année, d’absorber une partie du budget d’un pays qui n’a jamais choisi de le construire. La prochaine fois que vous visiterez la capitale roumaine, sachez que sur les 1 100 portes que compte ce palais, la grande majorité n’a probablement jamais été ouverte par un occupant permanent.
Sources : jacqueslanciault.com | voyages.ideoz.fr
