Imaginez des dizaines de milliers d’hommes s’enfonçant chaque jour dans les entrailles d’une montagne du Sichuan, armés de pelles, de marteaux-piqueurs et d’une discrétion absolue, sans jamais révéler à leurs proches ce qu’ils construisaient réellement. Pendant près de deux décennies, cette scène s’est répétée sous le relief escarpé de Fuling, dans la région de Chongqing. Le résultat ? Un complexe souterrain si vaste qu’il pourrait abriter un immeuble de vingt étages, conçu pour une mission d’une importance stratégique colossale : doter la Chine de l’arme nucléaire en toute autonomie. Et pourtant, de ce chantier titanesque, pas un seul watt n’a jamais été produit. L’histoire du Projet 816 est de celles qui mélangent guerre froide, prouesse d’ingénierie et revers du destin, un peu comme ces vestiges militaires qu’on redécouvre parfois avec stupeur des décennies plus tard.
- Plus de 60 000 soldats et travailleurs ont creusé pendant 17 à 18 ans le complexe souterrain du Projet 816 dans la montagne Jinzi, près de Fuling, pour produire du plutonium militaire en toute autonomie après la rupture sino-soviétique
- Le chantier a été abandonné en 1984, alors que 85 % de l'excavation et 60 % de l'installation technique étaient achevés, en raison de la détente sino-soviétique et des réformes de Deng Xiaoping
- Déclassifié en 2002, le site est aujourd'hui une attraction touristique classée catégorie 4A, où plus de 1034 instruments d'origine sont conservés, bien qu'aucun watt d'électricité n'y ait jamais été produit
Le contexte géopolitique qui a donné naissance au Projet 816
Pour comprendre pourquoi la Chine a englouti des ressources aussi considérables dans une installation enterrée au cœur d’une montagne, il faut remonter au milieu des années 1960, une période où les alliances géopolitiques se fissurent brutalement. La rupture sino-soviétique prive alors Pékin de son principal partenaire technologique et militaire, celui-là même qui avait jusque-là soutenu les ambitions nucléaires chinoises. Isolée, la Chine décide de ne plus dépendre de personne pour développer sa propre dissuasion atomique.
C’est dans ce climat de méfiance généralisée qu’en été 1966, le Premier ministre Zhou Enlai approuve officiellement ce qui deviendra le Projet 816. L’objectif affiché est limpide : construire un réacteur capable de produire du plutonium de qualité militaire, entièrement affranchi de toute assistance étrangère. Il s’agit ni plus ni moins de la première tentative chinoise de bâtir seule un outil nucléaire complet, un défi scientifique et industriel immense pour un pays encore en pleine reconstruction. Le choix d’enterrer l’installation sous une montagne n’est pas anodin non plus : il répond à la doctrine militaire de l’époque, qui privilégiait la dissimulation et la résistance face à d’éventuelles frappes ennemies, soviétiques ou américaines.
18 ans de travaux titanesques : l’ampleur du chantier souterrain
Ce qui frappe d’emblée lorsqu’on s’intéresse au Projet 816, c’est la démesure humaine qu’il a mobilisée. Plus de 60 000 soldats et travailleurs se sont relayés pendant environ 17 à 18 ans pour venir à bout de cette installation souterraine hors norme, creusée directement dans la roche de la montagne Jinzi. Les unités du génie militaire ont dirigé l’effort d’excavation, avec plus de 20 000 soldats de l’unité 8342 mobilisés en permanence, enchaînant les rotations dans des conditions physiques et psychologiques qu’on imagine difficilement aujourd’hui.
Le résultat de cet effort collectif donne le vertige. L’ensemble du complexe s’étend sur 104 000 mètres carrés, parcouru par plus de 20 kilomètres de tunnels qui serpentent à travers la roche. La plus grande des cavernes atteint 79,6 mètres de hauteur, soit à peu près l’équivalent d’un immeuble de 20 étages, et elle s’enfonce à plus de 30 mètres sous le lit de la rivière voisine. On peine à se représenter concrètement ce que représente un tel chantier réalisé sans les engins modernes dont disposent aujourd’hui les ingénieurs, essentiellement à la force des bras et avec une détermination à toute épreuve.
L’arrêt brutal de 1984 : quand la détente sino-soviétique change la donne
Après plus de 17 ans de labeur acharné, le chantier affiche des avancées impressionnantes : 85 % des travaux de creusement des cavernes sont achevés, tandis que 60 % de l’installation technique est en place. Le réacteur commence presque à prendre forme sous la montagne. Et pourtant, c’est précisément à ce moment, en 1984, que tout s’arrête.
Le Projet 816 de Fuling est abandonné en 1984, la détente sino-soviétique et les réformes de Deng Xiaoping le rendant inutile. Le contexte international a radicalement changé depuis le lancement du projet : la paix et le développement deviennent la tendance mondiale dominante, et les tensions qui avaient justifié ce repli stratégique s’estompent. Parallèlement, la Chine amorce son grand virage économique sous l’impulsion de Deng Xiaoping, redirigeant ses priorités vers la modernisation plutôt que vers l’arsenal militaire. Un réacteur nucléaire enterré, conçu pour résister à une guerre qui ne viendra finalement jamais sous cette forme, perd alors tout son sens stratégique. Des dizaines de milliers d’heures de travail, des années de sacrifice collectif, s’évanouissent ainsi dans le silence d’une décision politique, sans qu’un seul gramme de plutonium n’ait jamais été produit.
Du secret militaire au site touristique : la seconde vie du Projet 816
Pendant près de deux décennies supplémentaires, le Projet 816 reste scellé dans le plus grand secret, comme si la Chine hésitait encore à révéler l’existence de cette cathédrale souterraine inachevée. Il faut attendre 2002 pour que les autorités chinoises approuvent enfin sa déclassification. Cette usine ultra-secrète, abandonnée depuis de nombreuses années, est alors révélée au monde pour la première fois, dévoilant un instantané figé de la guerre froide asiatique.
Aujourd’hui classé site touristique de catégorie 4A en Chine, le Projet 816 se visite comme on explorerait les vestiges d’une civilisation disparue. Dans la salle des instruments, plus de 1034 appareils d’origine ont été parfaitement conservés, principalement utilisés autrefois pour surveiller les défaillances des conduites du procédé nucléaire. Déambuler dans ces galeries, c’est un peu comme remonter le temps jusqu’au cœur d’un programme militaire que personne n’était censé découvrir un jour.
Ce qui rend le Projet 816 si fascinant, c’est justement ce paradoxe qu’il incarne : une prouesse d’ingénierie et de ténacité humaine mise au service d’un objectif qui n’a finalement jamais vu le jour. Ni armes nucléaires, ni électricité, ni la moindre réaction en chaîne n’ont jamais traversé ces galeries creusées à la sueur de dizaines de milliers d’hommes. Il ne reste que la pierre, le silence des tunnels, et cette leçon d’histoire assez vertigineuse sur la manière dont les grandes stratégies militaires peuvent, du jour au lendemain, basculer dans l’inutilité face aux soubresauts de la géopolitique mondiale.


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