Pendant près de trente ans, ces os ont patienté dans des tiroirs, loin des regards. Des fossiles vieux de deux millions d’années, exhumés d’un site sud-africain emblématique, viennent enfin d’être décrits par des chercheurs. Leur verdict repousse l’apparition de notre genre humain bien plus tôt que prévu, et rouvre un débat scientifique vieux de plusieurs décennies.

À retenir
  • Un fragment d'os temporal adulte (DNH 127) confirme la présence d'Homo erectus à Drimolen il y a environ 2 millions d'années, soit 200 000 ans avant toute autre trace connue de l'espèce dans le monde.
  • Sur ce site, Homo erectus a cohabité pendant 100 000 ans avec Paranthropus robustus, une espèce dix fois plus nombreuse mais ayant suivi une voie évolutive radicalement différente.
  • Sur 119 spécimens hominines recensés à Drimolen depuis 1992, une grande partie reste encore à décrire, laissant espérer de nouvelles découvertes sur nos origines.

Des fossiles vieux de 2 millions d’années oubliés dans des tiroirs pendant trois décennies

Des fossiles vieux de 2 millions d'années oubliés dans des tiroirs pendant trois décennies
Bien que fragmentaire, cet os temporal partiel provenant de la base du crâne, ainsi que les os associés, témoignent de la présence d'Homo erectus en Afrique du Sud il y a 2 millions d'années.
Crédit : © Martin et al./ Annals of Human Biology

Le site de Drimolen Main Quarry se trouve à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Johannesburg, en plein cœur de la zone classée au patrimoine mondial de l’UNESCO surnommée le Cradle of Humankind, le berceau de l’humanité. Un nom qui, on va le voir, n’a rien d’usurpé.

Le gisement a été découvert en 1992. Depuis, les fouilles n’ont jamais vraiment cessé, livrant au fil des années un nombre impressionnant d’ossements appartenant à nos lointains cousins hominines. Mais entre l’exhumation d’un fossile et sa publication scientifique, il peut s’écouler un temps considérable.

C’est exactement ce qui s’est passé ici. Dix-huit spécimens crâniens, excavés entre 1992 et 2019, sont restés non décrits ou seulement partiellement étudiés pendant des décennies. Une équipe menée par le Dr Jesse Martin, de l’Université La Trobe, a finalement repris ce travail de fourmi, en collaboration avec des chercheurs sud-africains de l’Université de Johannesburg et de l’Université du Witwatersrand, ainsi que des collègues américains.

Leurs conclusions, publiées dans la revue Annals of Human Biology, ne sont pas anecdotiques. Elles confirment la présence d’Homo erectus à Drimolen il y a environ deux millions d’années, soit 200 000 ans avant toute autre trace connue de cette espèce ailleurs dans le monde.

Un fragment de crâne qui résout enfin l’énigme d’un enfant fossilisé

Pour comprendre l’importance de cette nouvelle étude, il faut revenir un peu en arrière. En 2020, un premier fossile baptisé DNH 134 avait déjà été attribué à Homo erectus. Problème : il s’agissait des restes d’un enfant âgé de 2 à 4 ans seulement.

Or, identifier une espèce à partir d’un squelette juvénile reste un exercice délicat. Le crâne d’un jeune enfant ne présente pas encore les traits morphologiques caractéristiques de l’adulte. Autant dire qu’un doute persistant planait sur cette attribution, faute de point de comparaison fiable.

C’est là qu’intervient le nouveau spécimen, référencé DNH 127. Il s’agit d’un fragment d’os temporal, une pièce située à la base du crâne, appartenant cette fois à un individu adulte. Et ce morceau d’os change tout : il confirme sans ambiguïté l’identification de l’espèce à Drimolen, daté entre environ 2,04 et 1,95 million d’années.

Cette découverte a aussi une portée géographique. Elle place la première apparition documentée d’Homo erectus en Afrique australe 200 000 ans avant les fossiles adultes retrouvés à Dmanisi, en Géorgie, datés quant à eux de 1,8 million d’années. Un écart qui relance une vieille rivalité scientifique entre partisans d’une origine est-africaine et chercheurs défendant l’Afrique australe.

Deux espèces rivales ont cohabité sur le même site pendant 100 000 ans

Homo erectus n’était pas seul à Drimolen. Les fouilles ont aussi livré de nombreux restes de Paranthropus robustus, un autre hominine qui partageait le même territoire. Les deux espèces ont ainsi cohabité pendant une période estimée à 100 000 ans.

Mais cette coexistence n’avait rien d’un équilibre paisible entre égaux. Il y a deux millions d’années, Paranthropus robustus était plus de dix fois plus nombreux qu’Homo erectus sur le site. De quoi rappeler que la survie de la lignée qui allait mener jusqu’à nous n’avait rien d’une évidence à l’époque.

Les deux espèces ont d’ailleurs emprunté des chemins évolutifs radicalement différents. Homo erectus a développé un cerveau plus volumineux et des molaires plus petites, une évolution que les chercheurs associent possiblement à une consommation accrue de viande. Paranthropus robustus, de son côté, a conservé un cerveau à peine plus gros que celui d’un chimpanzé, mais a mise sur des molaires massives, de véritables mortiers et pilons naturels, conçues pour broyer des aliments durs.

L’étude révèle même une micro-évolution au sein de cette population de Paranthropus robustus. Les fossiles de Drimolen, vieux de deux millions d’années, présentent des différences subtiles mais significatives avec ceux retrouvés dans la grotte de Swartkrans, datés de 1,8 million d’années : dents et muscles masticateurs y apparaissent plus développés. Une sorte d’instantané de l’évolution, pris sur le vif entre deux générations géologiques.

Drimolen, un gisement si riche que la majorité de ses trésors restent encore à décrire

Au total, ce ne sont pas moins de 119 spécimens hominines qui ont été recensés sur le site depuis sa découverte. Un chiffre qui fait de Drimolen l’un des gisements les plus prolifiques jamais mis au jour pour l’étude de nos ancêtres primitifs.

Pourtant, seule une partie de ce trésor avait été décrite jusqu’ici : des éléments dentaires, quelques crânes emblématiques comme DNH 7 ou DNH 134, un bassin et une trentaine d’éléments post-crâniens. L’étude actuelle, avec ses dix-huit nouveaux spécimens, ne couvre donc qu’une fraction de ce qui reste à analyser.

Sur ces dix-huit fossiles, un seul a pu être attribué à Homo erectus, quatorze à Paranthropus robustus, et trois demeurent indéterminés faute de caractéristiques suffisamment distinctives. Les chercheurs ont également repéré un nouveau trait au niveau de la mandibule, qui pourrait permettre de distinguer la population de Drimolen d’autres populations fossiles de la région.

Le Dr Martin avance une hypothèse intéressante pour expliquer pourquoi l’Afrique australe garde une longueur d’avance dans cette chronologie. Selon lui, Homo erectus aurait pu évoluer ailleurs, peut-être en Afrique de l’Ouest ou centrale, des régions encore très peu explorées par les paléontologues. Il évoque aussi un biais historique lié au colonialisme dans l’orientation des recherches archéologiques en Afrique.

Autrement dit, ce que l’on sait aujourd’hui de Drimolen ne représente peut-être que la partie émergée de l’iceberg. Le site constitue la plus grande concentration de restes humains primitifs jamais mise au jour, mais de nombreux spécimens n’ont pas encore été décrits. Un constat qui laisse présager de futures publications, et sans doute de nouvelles surprises sur l’histoire de nos origines.

Cette affaire illustre bien à quel point la paléoanthropologie est une science du temps long, à double titre. Il faut des millions d’années pour que des os se fossilisent et traversent les âges géologiques, mais il faut parfois aussi des décennies aux chercheurs pour mettre en lumière ce que la terre leur a déjà livré. Drimolen n’a sans doute pas fini de nous raconter l’histoire de nos lointains cousins.