Certaines personnes ne connaîtront jamais le mal de l’espace, et ni l’entraînement ni la chance n’y sont pour rien. Le mal des transports naît d’un conflit entre les informations des organes vestibulaires de l’oreille interne et les autres signaux sensoriels, et il leur manque justement ce capteur d’équilibre. La démonstration remonte à la fin des années 1950, avec onze hommes sourds recrutés par la NASA.

Les pilotes d’essai vomissaient, eux jouaient aux cartes.

Le raccourci du titre demande une précision. L’oreille interne abrite deux organes distincts : la cochlée, qui gère l’audition, et le vestibule, qui détecte les mouvements de la tête et la gravité. Être sourd ne suffit donc pas pour échapper au mal de l’espace. Il faut que l’atteinte ait aussi détruit la fonction d’équilibre, ce qui était le cas de ces volontaires.

À retenir
  • Le mal de l’espace touche 60 à 80 % des astronautes lors de leurs premiers jours en apesanteur
  • Les personnes avec une perte complète de la fonction vestibulaire restent immunisées contre ce phénomène
  • Onze hommes sourds recrutés par la NASA en 1950 ont joué aux cartes tandis que des pilotes expérimentés vomissaient
  • L’immunité observée chez ces volontaires place l’oreille interne au cœur des mécanismes du mal spatial

Les onze hommes de Gallaudet

Avant d’envoyer des humains dans l’espace, la NASA devait comprendre les effets d’une apesanteur prolongée sur le corps. Elle a monté avec l’école de médecine aéronautique de la Marine américaine un programme de recherche conjoint. Les chercheurs ont recruté 11 hommes sourds, âgés de 25 à 48 ans, au Gallaudet College, aujourd’hui Gallaudet University.

Tous sauf un étaient devenus sourds dans l’enfance à cause d’une méningite, qui avait lésé le huitième nerf crânien, celui qui porte à la fois l’audition et l’équilibre. Leur oreille interne n’envoyait plus de signaux de mouvement au cerveau.

Les épreuves ressemblaient à un cauchemar pour l’estomac. Salles en rotation, mers agitées : les participants sourds jouaient aux cartes pendant que des pilotes aguerris vomissaient autour d’eux. Le Dr Graybiel, cité par le musée national de la vie sourde américain, en a tiré la règle suivante : les personnes qui ont perdu la fonction des organes vestibulaires ne souffrent pas du mal des transports. Un manuel de médecine militaire américaine précise que cet indice est connu depuis plus d’un siècle, depuis qu’on a remarqué que certains sourds-muets étaient immunisés, et que toutes les tentatives de provoquer le mal chez des humains ou des animaux sans fonction vestibulaire ont échoué.

Ce que cette immunité dit du mal de l’espace

Le phénomène touche 60 à 80 % des astronautes lors de leurs premiers jours en apesanteur. Selon le Pr Pierre Denise, du CHU de Caen, il survient dans les premières heures suivant l’arrivée dans l’espace et peut durer 2 à 3 jours, voire une semaine. Contrairement au mal des transports, il se manifeste plusieurs heures après le début du trajet.

Les chercheurs avancent trois pistes : un conflit entre ce que perçoivent le corps et le regard, une perturbation du système vestibulaire, et une hypertension intracrânienne. L’immunité des sourds de Gallaudet place l’oreille interne au centre du jeu sans départager les deux premières hypothèses. Une étude par IRM de l’oreille interne a d’ailleurs montré une asymétrie de position plus marquée entre les organes vestibulaires gauche et droit chez les personnes très sensibles. Et les astronautes qui présentent une plus forte asymétrie otolithique sont plus enclins au mal de l’espace.

L’hypothèse vestibulaire manque encore de preuves directes.

Du handicap à l’atout

Un éditorial scientifique consacré aux troubles vestibulaires et aux vols spatiaux va plus loin. Sur cinq articles réunis, deux soutiennent directement l’inclusion de parastronautes sans fonction vestibulaire dans de futures missions. Leurs arguments : l’immunité au mal des transports et la résistance aux illusions typiques des environnements aérospatiaux dynamiques et en apesanteur.

La question dépasse l’équilibre. En juin 2026, la pilote sourde Sheila Xu a présenté ses travaux aux Nations Unies. Privée des commandes vocales pendant les vols paraboliques, ces trajectoires en arc qui produisent brièvement une apesanteur, elle a conçu un système de signaux lumineux changeant de couleur.

La nuance compte. L’immunité observée concerne les personnes sourdes qui présentent une hypofonction vestibulaire bilatérale, pas l’ensemble des personnes sourdes. Une destruction partielle ne confère qu’un certain degré d’immunité, et seulement jusqu’à ce que le système nerveux central compense la perte. Pour mesurer l’enjeu côté terre ferme, la sensibilité chronique au mouvement toucherait 28 % de la population générale, selon un protocole de recherche de l’université Loma Linda. Et un perfectionnement du vol spatial passera forcément par les futurs voyageurs ordinaires, pas seulement par des profils rares.

À Caen, l’équipe de Stéphane Besnard travaille avec le CNES et le Centre de médecine spatiale de Berlin sur les effets de la gravité, ou de son absence, sur le développement cognitivo-moteur et la perception du corps. Les prochaines données viendront de là.