Attention, cette histoire donne le vertige : un homme décolle pour une mission de cinq mois et se retrouve bloqué en orbite plus de dix mois durant, sans qu’aucune panne technique ne soit en cause. La raison tient en un mot, la géopolitique. Pendant que Sergueï Krikalev tournait autour de la Terre, son pays s’effondrait littéralement sous ses pieds.
- Sergueï Krikalev est resté 311,83 jours en orbite sur Mir, soit près du double de la durée initialement prévue, en raison de l'effondrement administratif et budgétaire de l'URSS.
- Surnommé le « dernier citoyen soviétique », il a vu son pays disparaître pendant son vol, assistant même par radio à la tentative de coup d'État contre Gorbatchev.
- À son atterrissage le 25 mars 1992 au Kazakhstan devenu indépendant, sa ville natale Leningrad avait été renommée Saint-Pétersbourg et l'URSS s'était fracturée en quinze nations.
Un cosmonaute en orbite, un pays qui disparaît sous ses pieds
Tout commence de façon presque banale pour un vétéran du programme spatial soviétique. Sergueï Krikalev décolle vers la station Mir, accompagné d’Anatoli Artsebarski et de la Britannique Helen Sharman. Trois nationalités à bord d’un même vaisseau, cela donne déjà le ton d’une époque où la coopération spatiale commençait timidement à dépasser les frontières de la Guerre froide.
L’approche de Mir ne se déroule pourtant pas sans accroc. Le système de ciblage automatique du vaisseau tombe en panne au pire moment, juste avant l’amarrage. Krikalev doit alors prendre les commandes manuellement, un exercice de haute précision où la moindre erreur peut compromettre toute la mission. Il réussit la manœuvre avec sang-froid, sans se douter que ce premier imprévu ne serait qu’un avant-goût de ce qui l’attendait.
Ce n’était d’ailleurs pas son baptême de l’espace. Deux ans plus tôt, il avait déjà passé 152 jours à bord de Mir. Un séjour conséquent, mais qui ressemble presque à une mise en jambe comparé à ce qui allait suivre. Personne, à ce stade, n’imagine que cette nouvelle expédition deviendrait la plus longue de toute sa carrière.
Octobre 1991 : la mission de relève qui change tout, un Kazakh et un Autrichien à bord
En théorie, Krikalev devait être relevé au bout de cinq mois, selon le calendrier classique des rotations soviétiques sur Mir. Un vol de relève est effectivement programmé pour octobre 1991. Mais la composition de cet équipage en dit déjà long sur les bouleversements en cours : il embarque un cosmonaute kazakh et un spationaute autrichien.
Un Kazakh et un Autrichien sur un vaisseau soviétique, voilà qui aurait semblé improbable quelques années plus tôt. Mais l’URSS traverse alors une crise politique majeure, et les équilibres internes du pays se redessinent à toute vitesse. Les républiques soviétiques revendiquent de plus en plus leur autonomie, et même le programme spatial, pourtant symbole de la puissance centrale, commence à refléter cette fragmentation.
Ce vol de relève, censé clore la mission de Krikalev, ne ramène finalement pas le cosmonaute sur Terre. Les arrangements logistiques et budgétaires du programme spatial, en pleine tourmente, bouleversent les plans initiaux. Krikalev se retrouve maintenu en orbite, transféré administrativement de la mission Mir EO-9 vers Mir EO-10, sans že ce changement de planning ne soit initialement perçu comme dramatique.
311 jours dans l’espace : quand la politique dicte le calendrier spatial
Pendant que Krikalev observe la Terre depuis son hublot, l’histoire s’accélère à un rythme vertigineux. En août 1991, une tentative de coup d’État vise à renverser Mikhaïl Gorbatchev. Le putsch échoue, mais il précipite paradoxalement la chute du système qu’il cherchait à sauver. L’URSS, déjà fragilisée, entre dans sa phase terminale.
Depuis l’espace, Krikalev suit les événements par radio, conscient que quelque chose d’important se joue sans pouvoir y participer. Cette position est presque vertigineuse à imaginer : assister depuis 400 kilomètres d’altitude à l’effondrement de la superpuissance qui l’a envoyé là-haut. Le programme spatial soviétique, historiquement financé et piloté par un État centralisé, perd peu à peu ses repères budgétaires et administratifs.
C’est cette désorganisation qui va considérablement allonger son séjour. Les relèves prévues ne peuvent plus suivre le calendrier habituel, faute de moyens et de décisions claires. Krikalev finit par rester 311,83 jours en orbite selon les données officielles des expéditions Mir, soit près du double de la durée initialement prévue. On lui donnera plus tard un surnom éloquent, celui de dernier citoyen soviétique, car il aura été littéralement le dernier représentant d’un pays qui aura cessé d’exister avant même son retour sur le plancher des vaches.
25 mars 1992 : atterrissage dans un pays qui n’existait pas à son décollage
Quand Krikalev se pose enfin, le contraste est saisissant. L’URSS, cette superpuissance communiste qui l’avait envoyé dans l’espace, s’est fracturée en quinze nations indépendantes. La capsule atterrit en plein cœur d’un Kazakhstan désormais souverain, un territoire qui, au moment de son décollage, appartenait encore à un seul et même bloc soviétique.
Le choc ne s’arrête pas là. Sa ville natale elle-même a changé de nom pendant son absence. Leningrad, où il avait grandi, s’appelle désormais Saint-Pétersbourg, retrouvant son appellation historique d’avant la révolution. Difficile d’imaginer un symbole plus fort du bouleversement traversé par son pays en l’espace de dix mois seulement.
Krikalev rentre donc chez lui, mais ce chez-lui n’existe plus tel qu’il l’avait quitté. Drapeau différent, monnaie différente, structures politiques entièrement reconfigurées : c’est un véritable saut temporel social qu’il doit encaisser, en plus de la réadaptation physique classique après un long séjour en apesanteur. Peu d’astronautes dans l’histoire auront vécu un tel décalage entre le monde quitté et le monde retrouvé.
Cette mission hors norme n’a pourtant pas freiné la carrière de Krikalev, bien au contraire. Il continuera à voler dans l’espace pendant encore une quinzaine d’années, jusqu’à sa retraite de cosmonaute en 2007, cumulant alors plus de 800 jours en orbite au total. Un chiffre qui le place parmi les records de temps passé dans l’espace, et qui rappelle, à sa manière, que les frontières terrestres peuvent changer bien plus vite que les orbites spatiales.


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