Franchir la ligne d’arrivée soutenu par deux hommes, incapable de tenir debout seul : voilà dans quel état Thomas Hicks a remporté l’or olympique du marathon en 1904. Son secret ? Une substance que l’on associe aujourd’hui exclusivement aux raticides. À l’époque, personne n’y voyait de mal.
- Thomas Hicks a reçu deux injections de strychnine mélangée à du blanc d'œuf et de l'alcool pour tenir jusqu'à l'arrivée du marathon de 1904
- Sur 32 athlètes au départ, seuls 14 ont terminé la course, en raison d'une chaleur accablante et d'un unique point d'eau autorisé sur le parcours
- À l'époque, la strychnine était vendue comme remède miracle contre la fatigue et n'était pas considérée comme un produit dopant interdit
- Un marathon olympique transformé en champ de bataille contre la chaleur
- Chiens, vignes et taxis : les péripéties rocambolesques qui ont failli faire dérailler la course
- La mixture secrète administrée à Thomas Hicks pour le maintenir debout jusqu’à l’arrivée
- Un poison aujourd’hui prohibé, érigé en remède miracle par la médecine du début du siècle
Un marathon olympique transformé en champ de bataille contre la chaleur
Crédit : © Domaine Public
Saint-Louis, les Jeux olympiques de 1904. Trente-deux athlètes s’élancent sur un parcours de 24,85 miles, soit environ 40 kilomètres. Rien à voir avec les 26,2 miles qui deviendront la norme bien plus tard, en 1921. Mais la distance n’est pas le principal problème de cette course.
La chaleur, elle, est accablante. Combinée à une humidité écrasante, elle transforme chaque foulée en épreuve de survie. Sur les trente-deux coureurs au départ, seuls quatorze parviendront à voir l’arrivée. Un taux d’abandon qui, à lui seul, raconte l’ampleur du calvaire.
Ce qui frappe avec le recul, c’est que cette hécatombe n’était pas qu’un simple accident climatique. James E. Sullivan, directeur des Jeux cette année-là, menait en parallèle une expérimentation personnelle sur la déshydratation. Les coureurs n’avaient droit qu’à un seul point d’eau officiel sur tout le parcours, situé vers le douzième mile. Pas une goutte avant, pas une goutte après.
Chiens, vignes et taxis : les péripéties rocambolesques qui ont failli faire dérailler la course
Si l’histoire de Thomas Hicks retient l’attention, elle ne doit pas faire oublier le caractère proprement surréaliste de cette édition. Len Taunyane, athlète sud-africain et l’un des tout premiers coureurs noirs à participer aux Jeux olympiques, se retrouve poursuivi par des chiens sur près d’un mile hors du parcours officiel. Un détour forcé qui, on l’imagine, n’a rien arrangé à ses chances de médaille.
Le Cubain Felix Carvajal, lui, vit une tout autre aventure. Après avoir perdu ses vêtements de sport dans une partie de dés, il se présente au départ en habits de ville. En plein effort, il s’arrête tranquillement dans un verger pour manger et faire une sieste, avant de reprendre sa course comme si de rien n’était.
Quant à Frederick Lorz, coureur américain, il franchit la ligne d’arrivée en première position sous les acclamations. Sauf qu’il avait parcouru une bonne partie du trajet… en voiture. Disqualifié sans appel, il laisse la place au véritable vainqueur de cette course chaotique : Thomas Hicks.
La mixture secrète administrée à Thomas Hicks pour le maintenir debout jusqu’à l’arrivée
Thomas Hicks est un ouvrier américain, pas un athlète de haut niveau au sens où on l’entendrait aujourd’hui. Pourtant, c’est bien lui qui franchit la ligne en tête, dans un état physique qui alerte immédiatement les observateurs. Exsangue, à bout de forces, il ne peut terminer sa course qu’en étant littéralement porté par deux hommes qui l’accompagnent.
Ce que peu de spectateurs savent à l’époque, c’est que ses entraîneurs lui ont administré, à deux reprises, une substance aujourd’hui interdite dans toute compétition sportive : la strychnine. Au dix-septième mile, Hicks reçoit environ un milligramme de sulfate de strychnine, mélangé à du blanc d’œuf. Une dose qui, sur le moment, semble lui redonner un peu d’allant.
Trois miles plus loin, au vingtième mile, nouvelle injection. Cette fois, la strychnine est associée à deux blancs d’œufs et à de l’alcool, sous forme de brandy. Un cocktail qui aurait aujourd’hui de quoi faire frémir n’importe quel médecin du sport, mais qui, en 1904, relève d’une pratique parfaitement légale et même encouragée.
Le dopage, tel qu’on le conçoit aujourd’hui, n’existait tout simplement pas comme catégorie interdite aux Jeux olympiques de cette époque. Sullivan lui-même croyait fermement que l’entraînement pouvait être épaulé par des aides pharmaceutiques, sans que cela pose le moindre problème éthique à ses yeux.
Un poison aujourd’hui prohibé, érigé en remède miracle par la médecine du début du siècle
Pour comprendre pourquoi personne ne s’offusquait de voir un coureur recevoir de la strychnine en pleine course, il faut se replonger dans la pharmacopée du début du vingtième siècle. Selon Vincent Lee, de la Zucker School of Medicine, rattachée à Hofstra et Northwell, cette substance était alors vendue comme un véritable produit miracle.
On la retrouvait commercialisée comme tonique contre la fatigue, comme aide digestive, comme stimulant respiratoire, et même comme traitement contre la paralysie et les rhumatismes. Un spectre d’utilisation qui paraît aujourd’hui vertigineux, tant la strychnine est désormais exclusivement associée à sa fonction de raticide.
L’explication tient en réalité à un effet pharmacologique précis. À faible dose, la strychnine provoque une sensation d’excitation nerveuse que l’on confondait facilement avec un regain de vitalité. L’organisme semble repartir, les sens s’aiguisent, et l’illusion d’une seconde jeunesse s’installe le temps de quelques foulées supplémentaires.
Dans le cas de Thomas Hicks, cette excitation artificielle s’est combinée à un épuisement bien réel, aggravé par le manque d’eau imposé par l’expérimentation de Sullivan. L’homme qui a franchi la ligne d’arrivée ce jour-là n’était plus vraiment maître de son corps, tiraillé entre les effets d’une substance aujourd’hui classée parmi les poisons et les limites physiologiques d’un organisme à bout de ressources.
Il aura fallu des décennies de recherche en pharmacologie pour comprendre précisément ce que cette scène spectaculaire révélait déjà en creux : un corps humain poussé dans ses derniers retranchements par une science encore balbutiante, persuadée de soigner là où elle empoisonnait lentement. L’histoire de Thomas Hicks reste à ce titre un témoignage saisissant de ce que pouvait être le sport de haut niveau avant que la notion même de dopage n’existe.


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