Un cent la queue, pas un de plus. C’est ainsi qu’en 1902, l’administration coloniale française tente de débarrasser Hanoï de ses rats. Le résultat affiché frôle les vingt mille bêtes abattues en une seule journée. Mais derrière ce chiffre spectaculaire se cache une arnaque qui allait torpiller tout le programme.

À retenir
  • En 1902, Hanoï promettait un cent par queue de rat pour lutter contre la prolifération due au nouveau réseau d'égouts.
  • Malgré des dizaines de milliers de queues rapportées chaque jour, la population de rats ne diminuait pas, car certains habitants élevaient des rats pour les mutiler sans les tuer ou importaient des queues de la campagne.
  • Face à cette fraude massive, l'administration coloniale a abandonné le programme sans avoir résolu le problème sanitaire, qu'une épidémie de peste en 1906-1908 est venue tragiquement confirmer.

Un cent la queue : la prime qui devait vider Hanoï de ses rats

Pour comprendre pourquoi Hanoï s’est retrouvée submergée de rongeurs au tout début du vingtième siècle, il faut remonter à un chantier d’urbanisme mené par le gouverneur général Paul Doumer. Son administration avait doté la capitale de l’Indochine française d’un réseau d’égouts flambant neuf, courant sur plus de neuf miles, soit environ quatorze kilomètres de canalisations souterraines. Une prouesse technique pour l’époque, pensée pour moderniser la ville à l’image des grandes capitales européennes.

Sauf que ces tunnels frais, humides et à l’abri des prédateurs se sont transformés en autoroute idéale pour les rats. Les rongeurs y trouvaient refuge, nourriture et tranquillité pour se reproduire à un rythme qui a vite dépassé tout ce que les autorités avaient anticipé. Les témoignages de l’époque décrivent des rues entières où l’on croisait des rats en plein jour, un signal sanitaire qui inquiète d’autant plus que la peste rôde dans la région.

Face à cette prolifération, la municipalité de Hanoï lance en avril 1902 une mesure aussi simple qu’ambitieuse. Chaque habitant qui rapporte un rat mort touche une prime d’un cent, payée en piastre indochinoise, la monnaie en vigueur dans la colonie. L’historien américain Michael G. Vann, dans un article publié en 2003 dans la revue French Colonial History, a retrouvé les formulaires administratifs de ce programme, couvrant les premier et deuxième arrondissements de la ville entre avril et juillet 1902.

Un détail change tout dans ce dispositif : pour toucher l’argent, il ne faut pas rapporter l’animal entier, mais simplement sa queue coupée. Un choix logique sur le papier, pensé pour éviter aux fonctionnaires coloniaux de manipuler des cadavres de rongeurs par centaines chaque jour. Mais ce détail administratif allait, sans que personne ne l’anticipe, ouvrir une brèche énorme dans tout le système.

20 114 queues en une journée, et pourtant les rats pullulent toujours

Les archives consultées par Michael Vann donnent une idée du gigantisme de la campagne. Selon ses recherches, la journée du 12 juin 1902 aurait vu 20 114 rats exterminés, un volume qui donne le vertige quand on l’imagine concrètement : plus de huit cents queues coupées chaque heure si l’on étale ce chiffre sur une journée de travail classique. Les jours qui précèdent et qui suivent affichent des totaux du même ordre, plusieurs dizaines de milliers de bêtes abattues en quelques semaines seulement.

Il existe toutefois une version concurrente de cet épisode, largement reprise sur internet via le site Atlas Obscura puis relayée par le média Saigoneer. Cette source situe le pic de la chasse au 12 juin 1902, avec un total légèrement différent de 20 114 rats tués en une seule journée. La date et le chiffre ne correspondent pas exactement à ceux documentés par l’historien dans sa publication académique, ce qui invite à la prudence : les deux versions circulent, mais seule celle de Vann s’appuie sur un dépouillement d’archives coloniales publié dans une revue à comité de lecture.

Quelle que soit la date exacte retenue, le constat reste le même et c’est bien là que l’histoire devient fascinante. Malgré ces dizaines de milliers de queues coupées chaque semaine, la population de rats dans les rues de Hanoï ne semble absolument pas diminuer. Les administrateurs coloniaux s’attendaient à voir le problème se résorber progressivement. Au lieu de cela, les rats continuent d’être signalés partout, comme si la chasse n’avait aucun effet durable sur leur nombre.

Ce paradoxe a fini par intriguer sérieusement les fonctionnaires chargés du dossier. Comment expliquer un tel volume de captures sans jamais voir la population baisser ? La réponse, quand elle a fini par émerger, s’est révélée beaucoup moins reluisante que prévu pour l’administration coloniale.

Des rats élevés en secret pour mieux couper leurs queues et toucher la prime

Au bout de trois mois de programme, les autorités coloniales découvrent le pot aux roses. Selon les travaux de Michael Vann, une partie des habitants de Hanoï avait tout simplement cessé de chasser les rats sauvages pour se mettre à les élever. Le principe est d’une logique économique redoutable : plutôt que de traquer des rongeurs dans les égouts au péril de quelques morsures, autant en garder quelques-uns bien au chaud, couper leur queue pour encaisser le cent promis, puis les relâcher intacts pour qu’ils se reproduisent et fournissent de nouvelles queues la semaine suivante.

Un rat privé de sa queue ne meurt pas, il continue de vivre normalement et de se reproduire comme n’importe quel autre individu. Ce détail biologique, que les concepteurs du programme n’avaient manifestement pas pesé, a transformé la prime en véritable élevage subventionné par la ville elle-même. Plus les rongeurs se multipliaient dans ces petits cheptels clandestins, plus leurs propriétaires engrangeaient de cents sans jamais réduire d’un seul individu la population réelle de nuisibles dans les rues.

La fraude ne s’est pas arrêtée aux frontières de la ville. D’après les constats relayés par l’historien, certains habitants sont même allés chercher des queues de rats directement à la campagne, les important ensuite à Hanoï pour les présenter aux guichets municipaux. Le système de prime, censé nettoyer la capitale de l’Indochine française, finançait en réalité un petit commerce parallèle de queues de rongeurs venues de l’extérieur.

Cette double supercherie, l’élevage domestique d’un côté et l’importation depuis les campagnes environnantes de l’autre, explique enfin le mystère des chiffres. Les milliers de queues rapportées chaque jour aux fonctionnaires ne correspondaient plus du tout à une diminution réelle du nombre de rats dans Hanoï. Le programme payait pour un résultat qui n’existait tout simplement pas sur le terrain.

Comment la supercherie des chasseurs a sonné la fin du programme colonial

Face à l’ampleur de la fraude et au coût que représentait le paiement de dizaines de milliers de cents chaque semaine, l’administration coloniale réagit d’abord en réduisant le montant de la prime. Une mesure de bon sens budgétaire, mais qui ne règle en rien le problème de fond : tant que l’élevage clandestin reste rentable, même à un tarif plus bas, les habitants continuent de couper des queues sans jamais toucher à la population sauvage de rongeurs.

C’est finalement le constat de l’importation de queues depuis la campagne qui porte le coup de grâce au dispositif. Une fois que les fonctionnaires comprennent que le système est détourné à grande échelle, aussi bien par l’élevage domestique que par ce commerce de queues venues d’ailleurs, la chasse aux rats rémunérée est purement et simplement abandonnée. Le programme, lancé avec de grandes ambitions sanitaires en avril 1902, s’éteint quelques mois plus tard sans avoir réellement résolu le problème qu’il devait traiter.

Toute cette histoire aurait pu rester une anecdote perdue dans les archives coloniales si Michael Vann n’était pas allé la déterrer au Centre des archives d’outre-mer, à Aix-en-Provence. Le dossier 6675 du fonds du Gouvernement général de l’Indochine, intitulé Destruction des animaux, Hanoi-Ville et daté de 1902, conserve les formulaires et rapports administratifs qui permettent aujourd’hui de reconstituer précisément le déroulé de cette chasse ratée.

L’échec du programme n’était pas qu’une question de budget gaspillé. Quelques années plus tard, entre 1906 et 1908, une épidémie de peste frappe Hanoï et fait officiellement quelque 263 morts, majoritairement des Vietnamiens, un rappel brutal que le problème sanitaire posé par les rongeurs n’avait jamais vraiment disparu derrière les chiffres flatteurs de la chasse aux queues.

Cet épisode, aussi cocasse qu’il puisse paraître avec le recul, illustre à merveille les limites d’une politique publique mal pensée dans ses incitations. Payer pour un résultat au lieu de payer pour une méthode ouvre toujours la porte à ce genre de contournement, et l’histoire économique regorge d’exemples similaires où des primes bien intentionnées ont fini par produire l’exact inverse de l’effet recherché. À Hanoï, en 1902, ce sont des rats élevés en cage qui ont eu raison de l’ambition sanitaire de l’administration coloniale, une leçon que les historiens continuent aujourd’hui d’étudier avec un mélange d’amusement et de sérieux académique.