Le matin du 17 juin 1939, une foule s’était rassemblée devant les portes de la prison Saint-Pierre, au cœur de Versailles. Elle était venue assister à l’exécution d’Eugen Weidmann, un tueur en série condamné pour de nombreux enlèvements et meurtres. Parmi les spectateurs, un adolescent de 17 ans nommé Christopher Lee, bien avant de devenir une légende du cinéma.

À retenir
  • Le 17 juin 1939, l'exécution publique d'Eugen Weidmann à Versailles fut la dernière guillotinade publique de l'histoire de France.
  • Une caméra cachée a filmé toute la scène, révélant une foule festive qui trempait des mouchoirs dans le sang du condamné.
  • La diffusion de ces images a choqué l'opinion publique et contribué à l'abolition des exécutions publiques en France.

Cette scène, aujourd’hui difficile à imaginer dans la France contemporaine, marque un tournant dans l’histoire judiciaire du pays. Ce jour-là se joue la toute dernière exécution publique à la guillotine jamais organisée sur le sol français. Ce qui se passe ensuite, entre ferveur morbide et récupération macabre, va précipiter la fin de ces mises à mort en public.

Une nuit de fête avant la mort : la foule campe devant la prison dès minuit

Une nuit de fête avant la mort : la foule campe devant la prison dès minuit
Crédit : © Archives Nationale de France

Dès minuit, les premiers curieux prennent position devant la prison versaillaise. L’objectif est simple : décrocher la meilleure vue possible sur l’échafaud qui sera dressé quelques heures plus tard. Au fil de la nuit, le rassemblement grossit, jusqu’à atteindre environ 600 personnes au lever du jour.

L’ambiance qui règne sur place n’a rien de recueilli. Des cafés restent ouverts toute la nuit, des sandwichs circulent parmi la foule. On vient assister à une exécution comme on irait à un spectacle, avec cette fébrilité particulière qui précède un événement attendu.

Ce phénomène n’est pas isolé. Trente ans plus tôt, en 1909, la ville de Béthune avait connu un déferlement bien plus massif encore. Des dizaines de milliers de personnes, venues de toute la France mais aussi de Belgique et d’Allemagne, s’étaient déplacées pour voir mourir quatre bandits, malgré le froid et la pluie. L’ambiance y avait été qualifiée de véritable jour de fête, la foule scandant des appels à la vengeance et acclamant la chute de la lame.

Dix secondes qui ont suffi : le dernier regard de Christopher Lee sur l’échafaud

Vers 4 heures du matin, Eugen Weidmann sort enfin de la prison, mains liées. La foule, qui patiente depuis des heures, retient son souffle. L’homme n’a que quelques instants à vivre : dix secondes seulement s’écoulent entre son apparition sur l’échafaud et sa mort.

Dans cette foule nombreuse se trouve un jeune homme de 17 ans accompagné d’un ami journaliste proche de sa famille. Ce spectateur, c’est Christopher Lee, celui qui deviendra des décennies plus tard une légende du cinéma. Face à la réalité crue de l’exécution, l’adolescent détourne le regard au moment fatidique.

Ce détail, presque anecdotique, prend une saveur particulière quand on connaît la suite de sa carrière. L’acteur qui incarnera tant de personnages sombres et inquiétants à l’écran n’a pas supporté de voir la mort réelle s’abattre devant lui. La fiction, aussi glaçante soit-elle, reste toujours distincte de la réalité d’une vie qui s’arrête en quelques secondes.

Des mouchoirs trempés dans le sang : quand le macabre devient souvenir

La décapitation à peine achevée, une partie de la foule se précipite vers l’échafaud. Certains spectateurs trempent des mouchoirs et des foulards dans le sang de Weidmann, comme on collectionnerait un trophée. Ce geste, qui peut sembler aujourd’hui difficilement compréhensible, illustre la dimension presque rituelle que revêtait encore l’exécution publique pour une partie de la population.

Ce comportement s’inscrit dans la continuité des débordements observés à Béthune en 1909. Là-bas aussi, la foule avait franchi les barrières, grimpé aux arbres pour mieux voir, bu et chanté malgré la présence de centaines de cavaliers, de fantassins et de gendarmes chargés de maintenir l’ordre. La mort donnée en spectacle attirait un public qui ne se contentait pas d’observer : il voulait participer, d’une manière ou d’une autre, à l’événement.

Ces scènes jugées sauvages par l’opinion publique choquent profondément et embarrassent le gouvernement français. L’image d’une foule se disputant des reliques sanglantes contraste violemment avec l’idée d’une justice sereine et solennelle que l’État souhaitait véhiculer.

La caméra cachée qui a changé l’histoire des exécutions publiques en France

Ce que les autorités pénitentiaires ignorent, ce matin-là, c’est qu’un appareil les observe depuis un appartement surplombant la Place Louis-Barthou. Une caméra, dissimulée à leur insu, filme secrètement l’intégralité de la scène, du réveil de la foule jusqu’à la décapitation elle-même.

Dès le lendemain, les photos tirées de ces images font la une de presque tous les journaux français. L’opinion publique découvre alors, noir sur blanc, l’ambiance qui régnait réellement devant la prison Saint-Pierre : la fête nocturne, les sandwichs, les cafés ouverts, puis les mouchoirs trempés dans le sang.

Cette diffusion massive agit comme un révélateur. Elle met en lumière, de manière crue et incontestable, le fossé entre l’idéal républicain de justice et la réalité d’une foule avide de sensations fortes. Ces images, combinées aux précédents comme celui de Béthune, contribuent directement à la décision d’abolir les exécutions publiques en France.

L’exécution d’Eugen Weidmann reste ainsi gravée dans l’histoire judiciaire française, non pas tant pour le crime qui l’a motivée que pour ce qu’elle a révélé de la société de l’époque. Le témoignage involontaire d’un adolescent, détournant le regard devant tant de violence, résonne encore aujourd’hui comme un symbole : celui d’une époque qui touchait à sa fin, où la mort donnée en public cessait enfin d’être un spectacle.