Sous douze à quarante mètres d’eau glaciale, dans le parc national de Jasper, reposent des tuyaux de refroidissement rongés par la rouille et une charpente de bois disloquée. Les restes du Projet Habbakuk, prototype secret britannique de 1942 d’un navire iceberg indestructible, reposent toujours au fond du lac Patricia au Canada. Ce tas de ferraille englouti n’a rien d’une épave classique : il s’agit du seul vestige tangible d’un porte-avions censé être construit en glace, une idée que Winston Churchill lui-même a validée avant qu’un simple été ne révèle son impraticabilité.
À retenir
- Winston Churchill approuve la construction d’un porte-avions révolutionnaire en pykrete, un matériau hybride glace-bois
- Un prototype à échelle réduite est secrètement construit dans les Rocheuses canadiennes en 1943
- Un seul été suffit à révéler l’impraticabilité du projet : les coûts explosent tandis que des solutions alternatives émergent
Une réponse désespérée aux U-boots allemands
L’histoire démarre au pire moment de la bataille de l’Atlantique. L’idée est née au point le plus bas de la Seconde Guerre mondiale, quand la flotte de sous-marins allemands menaçait d’affamer les îles britanniques, malgré l’efficacité croissante des convois, des attaques de meute allemandes particulièrement efficaces subsistaient dans l’Atlantique moyen où existait un vide de couverture aérienne alliée. Aucun avion basé à terre ne pouvait couvrir cette zone. Il fallait un aérodrome flottant, indestructible, capable de tenir la mer sans jamais couler.
L’homme qui propose la solution s’appelle Geoffrey Pyke, un inventeur britannique excentrique que l’on décrirait comme un croisement entre Albert Einstein et Howard Hughes, qui propose sa solution à Churchill fin 1942 pour endiguer les succès des U-boots allemands en Atlantique Nord. Sa trouvaille tient en un mot : le pykrete, un mélange de glace et de pulpe de bois bien plus résistant que la glace pure. Pour convaincre le Premier ministre, Mountbatten aurait fait flotter un bloc du matériau dans la baignoire de Churchill. La démonstration fonctionne. Churchill est frappé par l’audace du plan et réclame la construction d’un porte-avions en pykrete de 2 000 pieds de long et 300 pieds de large, avec un tirant d’eau de 150 pieds, capable de transporter 200 chasseurs et 100 bombardiers bimoteurs.
Quant au nom du projet, il n’a rien d’un hasard administratif. Pyke aurait choisi ce nom en référence à un passage biblique où le prophète Habacuc annonce un miracle que personne ne croira, une ironie qui, avec le recul, sonne presque comme un aveu.
Un chantier secret au fond des Rocheuses
Avant de couler l’acier, ou plutôt la glace, dans un projet pharaonique, il fallait une preuve de concept. En janvier 1943, le lac Patricia est choisi comme site d’essai pour construire un prototype vaisseau, le navire planifié devant mesurer 2 000 pieds de long, le prototype étant un modèle à l’échelle 1:10. Le site n’a pas été choisi au hasard non plus. Patricia Lake a été retenu pour ce travail en raison de ses liaisons ferroviaires à Jasper et parce qu’il s’agissait d’une zone froide et isolée déjà utilisée pour l’entraînement militaire, servant de camouflage ; des communautés mennonites et doukhobores, objecteurs de conscience, pouvaient aussi fournir la main-d’œuvre nécessaire.
Le chantier démarre en plein hiver canadien. Les travaux sur le modèle test commencent mi-février 1943, quand une portion du lac gelé est débarrassée de sa neige et qu’une charpente et un plancher en bois sont érigés ; la première couche de glace est posée sur ce plancher début mars. Le résultat final tient plus de la cabane flottante que du futur géant des mers : en 1943, quinze hommes passent deux mois sur le lac Patricia à construire un modèle prototype à l’échelle 1:50, mesurant 18 mètres sur 9 mètres et pesant 1 000 tonnes, maintenu gelé par un moteur d’un cheval-vapeur. Pour préserver le secret, la structure est déguisée en simple hangar à bateaux.
Rien ne se passe pourtant sans accroc. Une partie de la tuyauterie arrive endommagée, si bien que l’eau ne peut pas être utilisée pour le système de refroidissement et de l’air est pompé à la place. Un incident diplomatique vient aussi ternir l’image du projet lors de la conférence de Québec, en août 1943 : cherchant à prouver la résistance du pykrete aux balles, Mountbatten tire dessus avec son pistolet devant Churchill et Roosevelt. Cherchant à prouver sa capacité à repousser les balles, Mountbatten tire sur un bloc de pykrete avec son pistolet, mais la démonstration tourne mal : la balle ricoche dans la pièce avant d’effleurer le pantalon d’un amiral américain et de se loger dans le mur.
L’été qui a tout fait basculer
Le prototype tient debout, littéralement. Mais dès le printemps 1943, les responsables du programme comprennent que le calcul économique ne tient pas. En juin 1943, tous les essais au Canada sont arrêtés, et malgré un soutien qui faiblit déjà lors de la conférence de Québec d’août 1943 réunissant Churchill, Roosevelt et Mackenzie King, dès octobre 1943 le projet est pratiquement mort. Un seul été aura suffi à révéler ce que les ingénieurs redoutaient : produire du pykrete en quantités industrielles pour un porte-avions de 600 mètres coûterait une fortune, pour un bénéfice militaire de plus en plus incertain à mesure que les avions à long rayon d’action et les porte-avions d’escorte comblaient le fameux « gap atlantique ». Le projet fut mis de côté en raison de la hausse des coûts, de l’ajout d’exigences supplémentaires, et de la disponibilité d’avions à plus longue portée et de porte-avions d’escorte qui comblaient le vide de l’Atlantique moyen que le projet visait à combler.
Abandonné à lui-même, sans plus personne pour entretenir son système de refroidissement, le géant de glace n’a plus eu qu’à fondre. Le modèle test du lac Patricia avait été abandonné pendant l’été, mais il aura fallu encore une année avant qu’il ne fonde et ne sombre au fond du lac ; aujourd’hui, des tuyaux métalliques et de l’asphalte éparpillés au fond du lac sont tout ce qui reste du prétendant porte-avions. D’autres récits évoquent même trois étés consécutifs nécessaires pour venir à bout de la structure, tant la masse de glace et de bois était importante.
Une épave qui attire encore les plongeurs
Plus de huit décennies plus tard, le site n’a rien perdu de son mystère. L’épave du Habbakuk comprend les tuyaux de réfrigération, un mur encore debout et un enchevêtrement d’équipements posés en diagonale sur une pente de 30 degrés, entre 12 et 40 mètres de profondeur, avec une température de l’eau qui varie de 12°C en surface à 3°C à 30 mètres. La plongée n’a rien d’anodin non plus, puisqu’elle s’effectue à plus de 1 200 mètres d’altitude, ce qui impose des précautions supplémentaires. Aujourd’hui, le Habbakuk reçoit environ vingt visiteurs par an, des plongeurs intrépides qui pagayent une trentaine de minutes à travers le lac ou marchent près d’un kilomètre et demi le long d’un sentier équestre jusqu’au site, mal signalé.
Ce qui frappe, avec le recul, ce n’est pas tant l’échec du projet que la vitesse à laquelle une idée validée au sommet de l’État britannique s’est effondrée sous son propre poids économique. Un porte-avions en glace aurait sans doute résisté aux torpilles allemandes — l’International Ice Patrol avait déjà constaté que les icebergs survivaient même aux explosifs. Mais aucune arme n’a eu besoin d’intervenir : il a suffi d’un été canadien, et d’une note de frais trop salée, pour couler le projet le plus improbable de la Seconde Guerre mondiale.
Sources : sciencepost.fr | sciencepost.fr
