Imaginez un instant un paquebot glissant silencieusement sous une montagne, à des dizaines de mètres sous la roche, dans une obscurité totale percée seulement par quelques lampes. Cette image, qui semble sortie d’un roman de Jules Verne, a bel et bien failli devenir une réalité quotidienne en Provence. Sous la colline de la Nerthe, entre Marseille et l’étang de Berre, dort depuis plus de soixante ans un ouvrage titanesque que la plupart des Français ignorent totalement. Ce n’est pas une voie ferrée oubliée, ni une carrière désaffectée : c’est un canal maritime souterrain, conçu pour faire naviguer des bateaux entiers à travers la roche. Un projet aussi fou qu’ambitieux, qui s’est brutalement arrêté un jour de 1963 et n’a jamais repris depuis.
- Le tunnel du Rove, achevé dans les années 1920, mesurait 7 120 mètres de long, 22 mètres de large et 15 mètres de haut, et fut le plus long tunnel maritime du monde à l'époque.
- En 1963, un effondrement de la voûte calcaire a coupé la galerie en deux sections, et l'ouvrage n'a jamais été reconstruit depuis.
- Aujourd'hui classé et à accès strictement encadré, le tunnel fait l'objet de réflexions pour une reconversion touristique ou technique, sans qu'aucun projet ne soit encore financé.
Un canal sous une montagne : le pari fou du XXe siècle
À la fin du XIXe siècle, les ingénieurs français cherchent une solution pour éviter aux navires le contournement périlleux du littoral marseillais, exposé aux tempêtes et encombré par le trafic portuaire. L’idée retenue est aussi audacieuse que radicale : plutôt que de longer la côte, pourquoi ne pas creuser directement à travers la montagne ? C’est ainsi que naît le projet du tunnel du Rove, un canal souterrain destiné à relier le port de Marseille à l’étang de Berre, en traversant le massif de la Nerthe de part en part.
Les travaux débutent au début du siècle et s’étalent sur plusieurs décennies, ralentis par les deux guerres mondiales et l’ampleur inédite du chantier. Le résultat, achevé dans les années 1920, est vertigineux : une galerie de 7 120 mètres de longueur, avec une largeur de 22 mètres et une hauteur de 15 mètres, capable d’accueillir des péniches et de petits cargos naviguant en toute sécurité, à l’abri des intempéries. À l’époque, il s’agit tout simplement du plus long tunnel maritime du monde, une prouesse technique saluée dans toute l’Europe.
1963, l’année où tout s’est écroulé sous la Nerthe
Pendant plusieurs décennies, le tunnel du Rove fonctionne et remplit sa mission, permettant aux bateaux de circuler tranquillement sous la montagne. Mais la roche calcaire qui compose le massif de la Nerthe, fragile et sujette à l’érosion, finit par céder. En 1963, un effondrement massif survient au niveau d’une section du tunnel, provoquant l’écroulement d’une partie de la voûte sur plusieurs dizaines de mètres.
Face à l’ampleur des dégâts et au coût faramineux qu’aurait représenté une réparation complète, les autorités de l’époque prennent une décision qui va sceller le destin de l’ouvrage pour les six décennies suivantes : le tunnel n’est jamais reconstruit. Le trafic maritime qui l’utilisait encore se réoriente progressivement vers d’autres solutions, et la galerie sombre peu à peu dans l’oubli, laissée à l’abandon au cœur de la colline provençale.
Soixante ans de silence : que reste-t-il du tunnel aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la majorité des 7 kilomètres de galerie reste accessible, à l’exception de la zone effondrée qui coupe le tunnel en deux sections distinctes. L’eau y stagne toujours, immobile, et les parois calcaires portent encore les traces de l’activité humaine passée. Quelques passionnés de patrimoine industriel et de spéléologie urbaine ont pu explorer certaines portions, décrivant une atmosphère à la fois fascinante et oppressante, où le silence n’est troublé que par le bruit de l’eau qui goutte depuis la voûte.
Ce lieu, resté figé dans le temps depuis 1963, est aujourd’hui classé et son accès reste strictement encadré, tant pour des raisons de sécurité que de préservation. On y trouve toujours les vestiges des installations d’origine, comme des rails de servitude ou des ancrages métalliques, témoins muets d’une époque où l’on pensait pouvoir dompter la montagne pour y faire passer des navires entiers.
Ressusciter le Rove : les projets qui rêvent de réveiller le géant
Depuis quelques années, plusieurs pistes émergent pour redonner un usage à cette infrastructure hors norme. Certains évoquent la possibilité de transformer une partie du tunnel en site touristique, à l’image d’autres ouvrages souterrains reconvertis ailleurs en Europe. D’autres imaginent des usages plus techniques, liés au stockage ou à des applications énergétiques, profitant de la stabilité thermique naturelle offerte par ce type de galerie.
Rien n’est encore acté à ce jour, et la question du financement d’une éventuelle réhabilitation reste un obstacle de taille. Pourtant, à l’heure où l’on redécouvre partout en France l’intérêt patrimonial et parfois économique des friches industrielles oubliées, le tunnel du Rove pourrait bien connaître un nouveau chapitre. En attendant, il continue de dormir sous la Nerthe, silencieux témoin d’un rêve d’ingénieur du siècle dernier, suspendu entre passé glorieux et avenir incertain.
De ce chantier pharaonique du début du XXe siècle à son effondrement brutal en 1963, l’histoire du tunnel du Rove illustre à merveille cette part d’ambition et de fragilité propre aux grandes œuvres humaines. Elle rappelle aussi que certains secrets, même enfouis sous des tonnes de roche, finissent parfois par refaire surface. Reste à savoir si ce géant endormi retrouvera un jour une seconde vie, ou s’il restera, à jamais, l’un des plus beaux mystères d’ingénierie que compte notre pays.


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