Un câble de la taille d’un tuyau d’arrosage. C’est littéralement ce qui achemine cette page jusqu’à votre écran. Sous l’Atlantique, posés parfois à plus de 6 000 mètres de profondeur, des dizaines de ces fils protégés supportent l’essentiel des échanges numériques entre l’Europe et les Amériques. Ces câbles ont l’épaisseur d’un tuyau de jardin, avec un cœur de fibre optique logé dans un tube d’acier de quelques millimètres. Rien de spectaculaire à l’œil nu. Et pourtant, sans eux, pas de mail transatlantique, pas de visioconférence, pas de streaming venu des serveurs américains.
Le chiffre surprend chaque fois qu’on le mentionne : environ 99 % du trafic Internet international passe par les câbles sous-marins. Les satellites, souvent perçus comme la technologie de pointe des télécommunications, ne pèsent presque rien dans la balance. Le trafic satellitaire ne représente qu’environ 1 % des transmissions numériques dans le monde. la conversation la plus banale entre un serveur cloud à Virginie et votre smartphone parisien dépend d’un fil noyé sous des milliers de mètres d’eau salée, quelque part entre les Açores et Terre-Neuve.
À retenir
- 99% du trafic Internet international emprunte des câbles sous-marins non plus gros qu’un tuyau d’arrosage
- Des incidents en Baltique révèlent la vulnérabilité croissante de ces infrastructures critiques aux sabotages
- Les géants du numérique investissent des milliards dans de nouveaux câbles pour soutenir la demande de l’IA
Un doigt d’acier qui relie deux continents depuis 1869
L’histoire commence bien avant Internet. Dès 1869, un premier câble transatlantique est posé. Puis un autre en 1898. À l’époque, il s’agissait de télégraphie, pas de fibre optique, mais le principe restait identique : relier deux rives séparées par des milliers de kilomètres d’eau. En 1869, le premier câble transatlantique français part de la plage de Plouzané, pour rejoindre les Etats-Unis, sur la presqu’île de Cape Cod. La Bretagne, déjà, servait de porte d’entrée vers le Nouveau Monde numérique.
La technologie a changé plusieurs fois de peau. Les câbles à paires de cuivre utilisés pendant près d’un siècle sont remplacés par des câbles coaxiaux à partir de 1956, année de pose du premier câble téléphonique transatlantique, puis devaient à leur tour être remplacés par des câbles à fibres optiques à partir de 1988. Résultat : un bond de capacité qui rend aujourd’hui possible ce qui aurait semblé de la science-fiction il y a soixante ans, streamer une série en 4K depuis un canapé breton pendant qu’un serveur américain expédie les données en quelques millisecondes.
Prenez Marea, l’un des câbles les plus emblématiques posés sous l’Atlantique. Il relie Virginia Beach aux Etats-Unis à Bilbao en Espagne et est financé et utilisé par Microsoft et Facebook. Sa capacité donne le vertige : il permet de transmettre jusqu’à 160 térabits par seconde, soit les 3/4 du trafic internet mondial actuel. Et physiquement ? De la taille d’un tuyau d’arrosage renforcé, comprenant 8 fibres optiques entremêlées, il est enterré près des côtes et posé sur les fonds marins. Un objet aussi banal en apparence qu’un boyau de jardin, capable de faire transiter les trois quarts du trafic numérique planétaire. Difficile de trouver un contraste plus saisissant entre l’échelle de l’infrastructure et sa taille réelle.
Impossible d’espionner, difficile de réparer
La question revient systématiquement : ces câbles peuvent-ils être écoutés ou piratés facilement ? La réponse est plus rassurante qu’on ne le croit. Aller récupérer un câble à 6 000 mètres de profondeur nécessite de déployer un sous-marin, une opération d’une complexité et d’un coût qui la rendent quasiment hors de portée du crime ordinaire. Mais la vulnérabilité existe ailleurs, plus près des côtes, là où les câbles remontent vers les stations d’atterrissage.
La mer Baltique en a fait la démonstration à plusieurs reprises récemment. Deux câbles de télécommunication entre la Finlande et l’Estonie ont été abîmés le jour de Noël lors d’un sabotage présumé, la police finlandaise ayant ouvert une enquête pour « sabotage aggravé » après des dommages sur quatre câbles de télécommunication et un câble électrique. D’autres incidents ont suivi début 2026, notamment un câble télécom liant Sventoji en Lituanie à Liepaja en Lettonie, deux villes côtières séparées d’environ 65 kilomètres. La zone est désormais sous surveillance renforcée : la région de la Baltique est en état d’alerte, l’OTAN ayant renforcé sa présence avec des frégates, des avions et des drones navals après une série de coupures suspectes.
Face à ce climat, l’Union européenne a réagi. La Commission européenne a présenté des mesures pour une meilleure protection des câbles sous-marins, incluant le renforcement des exigences de sécurité et des évaluations des risques, tout en priorisant le financement de nouveaux câbles intelligents, avec des capacités de surveillance des menaces renforcées en Méditerranée et en Baltique. Un sabotage réussi ne coupe pas Internet du jour au lendemain, le réseau maillé absorbe généralement les chocs, mais chaque incident rappelle combien cette infrastructure reste physiquement fragile malgré son rôle stratégique.
La course aux nouveaux câbles, portée par l’intelligence artificielle
La demande explose, portée par l’appétit insatiable des géants du numérique en données. La bande passante internationale utilisée a plus que décuplé entre 2011 et 2018, et a encore triplé entre 2018 et 2023. Ce n’est plus seulement le streaming ou les réseaux sociaux qui pèsent sur le réseau, mais désormais l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle, gourmand en transferts massifs entre centres de données répartis sur plusieurs continents.
Meta l’a bien compris. Le groupe a lancé le projet Waterworth, présenté comme un projet de construction du plus long câble sous-marin du monde de 50 000 kilomètres reliant cinq continents, utilisant une technologie de fibre optique à 24 paires reliant les États-Unis, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et d’autres régions clés. L’investissement se chiffre en milliards de dollars, et le tracé a été pensé pour éviter les zones les plus instables. Le tracé du câble évite les zones de tension géopolitique, comme la mer Rouge ou la mer de Chine méridionale, une stratégie qui vise à garantir la stabilité et la sécurité de l’infrastructure. Signe que même les entreprises privées intègrent désormais le risque de sabotage dans leurs plans d’infrastructure, au même titre que la capacité ou le coût.
Le secteur reste pourtant sous tension logistique. Fabriquer un câble transocéanique et disposer d’un navire câblier pour le poser prend du temps, parfois plusieurs années d’attente pour réserver un créneau. Pendant ce temps, chaque coupure en Baltique ou près d’Ormuz rappelle une réalité simple : la moitié du trafic entre l’Europe et l’Amérique du Nord peut dépendre d’une poignée de câbles à peine plus larges qu’un bras. La prochaine fois que votre connexion ralentit sans raison apparente, il y a peut-être un navire, quelque part au fond de l’Atlantique, en train de réparer ce fil discret sur lequel repose une part disproportionnée de votre quotidien numérique.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | silicon.fr
