Huit ans de voyage, plus de dix milliards de kilomètres parcourus, et il ne reste plus qu’une seule manœuvre à réussir. Le 3 septembre 2026, la sonde européo-japonaise BepiColombo a franchi une étape que les équipes de l’ESA attendaient depuis le lancement : la séparation de son module de transfert, confirmée à 15h49 par les antennes de Cebreros en Espagne. La séparation du module de transfert de Mercure (MTM), qui propulsait la sonde depuis huit ans, a été confirmée avec succès par les équipes au sol à Darmstadt. Ce largage n’est pas un simple détail technique. C’est le coup d’envoi officiel de ce que les ingénieurs appellent la phase d’arrivée, celle qui doit se conclure par la mise en orbite définitive autour de Mercure.

À retenir

  • Une séparation réussie, mais une manœuvre finale qui ne tolère aucune erreur le 21 novembre
  • À 200 millions de kilomètres, aucune intervention humaine possible pendant 11 minutes décisives
  • Deux orbiteurs aux missions distinctes affronteront des écarts thermiques extrêmes, de −180 à 450 °C

Neuf survols planétaires pour freiner sans carburant

Atteindre la planète la plus proche du Soleil relève d’un paradoxe physique que peu de missions spatiales rencontrent. Atteindre Mercure est un immense défi. La sonde est constamment attirée et accélérée par le Soleil. Un vaisseau qui plonge vers l’intérieur du système solaire prend de la vitesse, exactement l’inverse de ce qu’il faut pour se laisser capturer par la gravité, plutôt faible, de Mercure. Impossible de compter uniquement sur les moteurs pour freiner : il aurait fallu embarquer une quantité de carburant totalement irréaliste.

La parade a consisté à utiliser huit années de gymnastique orbitale. BepiColombo a ainsi survolé la Terre une fois en avril 2020, Vénus deux fois (en octobre 2020 et août 2021), et Mercure à six reprises entre 2021 et 2025. Chaque survol volait un peu de vitesse à la sonde grâce à l’assistance gravitationnelle, une technique qui rappelle un peu ce jeu d’enfant où l’on ralentit une balle en la faisant rebondir contre plusieurs obstacles successifs plutôt que d’un coup sec. En parallèle, ce parcours a également été soutenu par une propulsion électrique ionique continue, éteinte définitivement le 15 juin 2026 avant la séparation du 3 septembre. Le voyage n’a pourtant pas été sans accroc : un problème de puissance électrique découvert en 2024 a contraint les équipes à revoir la trajectoire et à repousser l’arrivée initialement prévue en décembre 2025 de près d’un an.

Le 21 novembre, une seule tentative, aucun rattrapage possible

La date à cocher dans les agendas des spécialistes de l’ESOC, le centre de contrôle de Darmstadt, c’est le 21 novembre 2026. BepiColombo Mercury orbit insertion arrives November 21, 2026, a single autonomous burn that ESA cannot correct in real time. With an 11-minute one-way signal delay, ground controllers will wait in Darmstadt while MPO thrusters either capture la sonde ou non. Ce détail change tout : à environ 200 millions de kilomètres de la Terre, aucune intervention humaine n’est envisageable pendant la manœuvre. Le vaisseau doit exécuter, seul, une séquence programmée des semaines à l’avance.

Le risque n’est pas théorique. La technique retenue, appelée capture par frontière de stabilité faible, vise justement à limiter le danger en profitant d’un point d’équilibre gravitationnel délicat plutôt que d’une poussée brutale. Le dernier chapitre de la phase inclut une capture par frontière de stabilité faible, une technique visant à minimiser le risque lors de l’insertion orbitale. Une fois cette manœuvre réussie, MPO (l’orbiteur européen) et Mio (l’orbiteur japonais) resteront encore assemblés quelques semaines avant de se séparer réellement. Cette séquence, décrite dans le calendrier de l’ESA, inclut une insertion en orbite polaire le 21 novembre 2026, suivie du largage de Mio sur une orbite elliptique polaire les 9 et 10 décembre 2026. Le MPO poursuivra ensuite sa propre descente jusqu’à une orbite plus basse, un processus qui doit s’achever à la mi-mars 2027.

Deux sondes, deux missions, un environnement hostile

Une fois séparés, les deux engins n’auront pas le même rôle. À partir d’avril 2027, la sonde MPO de l’ESA doit étudier Mercure avec une précision inégalée, la frôlant à seulement 480 km de sa surface, alors que la sonde Mio de la Jaxa s’intéressera, elle, à son environnement spatial et notamment à son champ magnétique, en suivant une orbite elliptique s’éloignant jusqu’à 11 000 km. Concrètement, le MPO cartographiera la composition minéralogique et la topographie de la surface, pendant que Mio sondera l’exosphère ténue de la planète et ses interactions avec le vent solaire.

Les deux orbiteurs devront survivre à des écarts thermiques vertigineux. Les conditions extrêmes, avec des températures allant de −180 à 450 °C, imposent des manœuvres délicates sans possibilité d’intervention en temps réel. Pour tenir le choc, le MPO s’appuie sur des couvertures thermiques, des caloducs et un panneau solaire orientable, tandis que Mio adopte une stabilisation par rotation qui répartit la chaleur sur sa surface réfléchissante. Rien n’est laissé au hasard : à cette proximité du Soleil, un simple défaut d’isolation peut littéralement griller un instrument.

La mission tire son nom de Giuseppe Colombo, mathématicien italien qui avait le premier compris pourquoi Mercure effectue exactement trois rotations sur elle-même pour deux révolutions autour du Soleil, et qui avait soufflé à la NASA l’idée d’utiliser l’assistance gravitationnelle de Vénus pour la sonde Mariner 10 dans les années 1970. Un demi-siècle plus tard, sa méthode reste la seule viable pour approcher cette planète minuscule et brûlante. Reste à savoir si, dans la nuit du 21 novembre, les onze minutes de silence radio entre Darmstadt et la sonde se termineront par un signal de succès ou par rien du tout.