Imaginez un instant que vous rouliez à toute vitesse sur une autoroute en pente, avec un aimant géant qui vous tire vers le bas et un système de freinage capricieux. C’est à peu près la situation que vivent en ce moment les ingénieurs de l’Agence spatiale européenne et de son homologue japonaise. Leur véhicule ? La sonde BepiColombo, lancée en octobre 2018 et embarquée depuis dans un périple interplanétaire hors normes. Après plus de sept années passées à sillonner le Système solaire, l’engin s’apprête enfin à toucher au but : se glisser en orbite autour de Mercure, la petite planète brûlante blottie tout contre le Soleil. Mais ce dénouement, attendu pour la fin de cette année 2026, s’annonce comme l’un des freinages les plus redoutables jamais tentés dans l’histoire de l’exploration spatiale.
Un marathon interplanétaire de plusieurs années vers la planète oubliée
On pourrait croire qu’atteindre Mercure, voisine relativement proche de la Terre, ne demande qu’un court trajet. C’est tout l’inverse. Mission conjointe de l’ESA et de la JAXA, BepiColombo a dû accomplir un véritable marathon cosmique fait de détours calculés au millimètre. Plutôt que de foncer droit sur sa cible, la sonde a enchaîné pas moins de neuf manœuvres d’assistance gravitationnelle, ces coups de pouce célestes qui consistent à emprunter l’attraction d’une planète pour ajuster sa trajectoire et sa vitesse.
Le décompte donne le vertige : un premier survol de la Terre en avril 2020, deux passages près de Vénus en octobre 2020 puis en août 2021, et enfin six rendez-vous rapprochés avec Mercure elle-même, échelonnés d’octobre 2021 à janvier 2025. Chacun de ces frôlements planétaires a servi à ralentir et à réorienter progressivement l’engin, telle une bille lancée dans un flipper géant dont chaque rebond serait minutieusement anticipé.
Freiner face au Soleil : le défi que la physique rend presque impossible
Voici le cœur du problème, et il est vertigineux. Plus on s’approche du Soleil, plus son attraction gravitationnelle devient écrasante. Cette proximité accélère constamment le vaisseau, comme si un aimant colossal tirait sans relâche sur lui. Sans un contrôle d’une précision absolue, une sonde pourrait tout simplement tomber dans le Soleil. C’est précisément pourquoi les ingénieurs n’ont pas eu d’autre choix que de multiplier les assistances gravitationnelles de la Terre, de Vénus et de Mercure : il fallait dompter cette accélération naturelle plutôt que de la combattre de front.
L’arrivée elle-même repose sur une astuce fascinante. Le vaisseau sera « faiblement capturé » par la gravité de Mercure en novembre 2026, puis dérivera doucement dans la sphère d’influence de la planète. Une simple petite manœuvre suffira alors à le placer sur une orbite initiale d’environ 590 par 178 000 kilomètres. Ce procédé délicat porte un nom aussi poétique que technique : la capture par « frontière de stabilité faible ». En clair, on laisse la physique faire le gros du travail, en n’intervenant qu’avec une infinie délicatesse.
La panne qui a failli tout compromettre
Le chemin vers Mercure n’a pourtant pas été un long fleuve tranquille. En septembre 2024, juste avant le quatrième survol de la planète, les équipes ont détecté un problème de propulseurs. Une anomalie liée à l’alimentation limitait les niveaux de poussée du système de propulsion électrique solaire, véritable moteur du voyage. Conséquence directe : l’insertion en orbite, initialement espérée pour décembre 2025, a dû être repoussée à novembre 2026.
Malgré ce contretemps, la mission a su rebondir. Le 15 juin 2026, BepiColombo a éteint sa propulsion électrique solaire pour la toute dernière fois, marquant la préparation de la phase d’arrivée, entamée en septembre. Les orbiteurs se sépareront ensuite et ajusteront chacun leur trajectoire à l’aide de propulseurs chimiques, plus classiques mais parfaitement adaptés à ces derniers réglages de précision.
Ce que BepiColombo va enfin nous révéler sur Mercure
Une fois en place, la sonde déploiera un duo d’explorateurs complémentaires. Le Mercury Planetary Orbiter (MPO), construit par l’ESA, embarque onze instruments dédiés à l’étude de la surface et de la structure interne de la planète. De son côté, le Mercury Magnetospheric Orbiter (Mio), fabriqué par la JAXA, porte cinq instruments consacrés au champ magnétique, à la magnétosphère et à l’exosphère mercurienne.
Parmi les promesses les plus alléchantes, l’un des instruments doit livrer, selon Charly Feldman de l’Université de Leicester, « les premières images en rayons X de la surface d’un autre corps planétaire ». Une première qui pourrait bouleverser notre compréhension de cette planète longtemps restée dans l’ombre de ses voisines plus médiatisées.
En résumé, la fin de cette année marquera l’aboutissement d’un défi technique colossal : freiner sans se laisser happer par le Soleil, contourner une panne de propulsion et s’installer en douceur autour d’un monde méconnu. Après tant d’années de patience et de calculs, BepiColombo s’apprête à percer les mystères de Mercure. Reste une question fascinante : que nous apprendront ces clichés inédits sur l’histoire de la planète la plus proche de notre étoile, et peut-être sur celle de notre propre Système solaire ?
