Précision importante : Camp Century n’a jamais été le simple laboratoire scientifique que l’armée américaine présentait au monde en 1960. Derrière la façade d’un centre de recherche polaire alimenté par un réacteur nucléaire se cachait en réalité l’un des projets militaires les plus ambitieux et les plus tenus secrets de toute la guerre froide. Pendant des décennies, personne, pas même les autorités danoises officiellement informées de certains aspects du projet, n’a soupçonné l’ampleur réelle de ce qui se tramait sous la calotte glaciaire du Groenland. Aujourd’hui, grâce à des archives déclassifiées, on sait enfin ce que cette ville souterraine devait réellement accueillir, et pourquoi elle n’a jamais rempli sa mission.

À retenir
  • Camp Century, présentée comme une base scientifique, cachait en réalité le projet militaire secret Iceworm, visant à installer 600 missiles nucléaires sous la glace du Groenland.
  • L'instabilité de la calotte glaciaire, qui bouge et se fissure, a rendu le projet trop risqué, entraînant son annulation en 1966 et l'abandon de la base en 1967.
  • La vérité sur l'ampleur du projet Iceworm n'a été révélée au Danemark qu'en 1995, à l'occasion d'une enquête sur le stockage d'armes nucléaires au Groenland.

Une ville fantôme sous la banquise : le pari fou de l’armée américaine

À la fin des années 1950, les États-Unis se lancent dans un chantier hors norme au nord-ouest du Groenland, à environ 200 kilomètres de la base aérienne américaine de Thulé. Baptisé Camp Century, ce complexe est bâti à même la glace, dans un réseau de tunnels creusés directement dans la neige compactée. Officiellement, il s’agit d’un centre de recherche arctique civil destiné à étudier les conditions de vie et de travail sous les climats extrêmes, une installation futuriste dotée de son propre réacteur nucléaire portable pour assurer chauffage et électricité.

Mais cette vitrine scientifique n’était qu’une couverture soigneusement orchestrée. Le véritable objectif de Camp Century consistait à évaluer la faisabilité de creuser et d’exploiter des infrastructures militaires sous la glace, dans la perspective d’un projet bien plus vaste et bien plus dangereux. Les plans de la base avaient certes été discutés avec le Danemark, propriétaire du territoire groenlandais, et approuvés par ce dernier. Mais les détails les plus sensibles, eux, resteraient hors de portée de Copenhague pendant très longtemps.

Iceworm, le projet nucléaire qui devait changer la guerre froide

Le nom de code de ce projet parallèle était Iceworm. L’ambition dépassait tout ce que l’on pouvait imaginer à l’époque : construire un système de tunnels s’étendant sur près de 4 000 kilomètres sous la calotte glaciaire, capable d’abriter jusqu’à 600 missiles nucléaires pointés en permanence vers l’Union soviétique. L’idée était simple sur le papier et redoutable dans les faits, dissimuler un arsenal entier sous des mètres de glace, à l’abri des satellites espions et des frappes préventives.

Pour armer ce réseau souterrain, les ingénieurs américains avaient développé une version modifiée du missile intercontinental Minuteman, surnommée Iceman. Conçue comme une fusée à deux étages, elle affichait une portée théorique de 3 300 miles, largement suffisante pour atteindre le territoire soviétique depuis l’Arctique. Le projet Iceworm prévoyait même d’étendre l’installation existante sur 52 000 miles carrés supplémentaires, soit l’équivalent de trois fois la superficie du Danemark, afin d’y installer pas moins de 60 centres de contrôle de tir répartis sous la glace. Un empire militaire souterrain, pensé pour changer durablement le rapport de force nucléaire entre les deux blocs.

Pourquoi les 600 missiles n’ont jamais vu le jour

Sur le papier, Iceworm avait tout d’une stratégie redoutable. Dans la réalité, la glace du Groenland allait s’avérer bien moins docile que prévu. Les ingénieurs découvrent rapidement que la calotte glaciaire n’est pas une structure figée : elle bouge, se déforme et se fissure sous l’effet de son propre poids et des variations de température. Les tunnels de Camp Century, censés rester stables pendant des décennies, montrent des signes préoccupants d’instabilité seulement quelques années après leur creusement.

Face à ce constat, l’armée américaine se retrouve devant un dilemme stratégique majeur : que se passerait-il si des centaines de missiles nucléaires venaient à être ensevelis ou rendus inaccessibles par l’effondrement de la glace, en pleine crise avec l’URSS ? Le risque est jugé trop élevé. En 1966, soit trois ans à peine après l’achèvement de la base, le projet Iceworm est purement et simplement annulé. Camp Century, désormais inutile à des fins militaires, est abandonnée en 1967, laissant derrière elle des kilomètres de galeries vides et les déchets d’un réacteur nucléaire démonté.

De l’oubli au réveil : ce que la glace a fini par révéler

Pendant près de trente ans, l’histoire réelle de Camp Century reste enfouie, aussi bien littéralement que dans les mémoires. Ce n’est qu’en janvier 1995, à l’occasion d’une enquête menée par l’Institut danois de politique étrangère sur l’utilisation et le stockage d’armes nucléaires au Groenland, que la vérité éclate enfin au grand jour. Le Danemark découvre alors, avec une certaine stupeur, l’ampleur du projet Iceworm qui s’était tramé sur son propre territoire sans qu’il en ait pleinement conscience.

Depuis, la calotte glaciaire a continué son travail silencieux, recouvrant chaque année un peu plus les vestiges de cette base fantôme. Les scientifiques qui étudient aujourd’hui l’évolution du Groenland s’intéressent d’ailleurs de près à ce site, non plus pour ses secrets militaires, mais pour ce qu’il révèle du réchauffement climatique et de la fonte progressive de la glace, un phénomène qui pourrait un jour remettre au jour les déchets et les infrastructures encore enfouis sous plusieurs dizaines de mètres de neige compactée.

Camp Century reste ainsi un témoignage saisissant de ce que la guerre froide a pu produire de plus démesuré, un projet né de la peur et de l’ambition, finalement rattrapé par les caprices de la nature. Reste une question qui continue d’intriguer chercheurs et historiens, celle de savoir ce que la glace du Groenland, en se réchauffant inexorablement, finira encore par nous révéler sur cette page méconnue de l’histoire militaire du vingtième siècle.