Deux géants du soda se sont livrés une bataille commerciale jusqu’en orbite, persuadés que l’espace serait leur prochain terrain de conquête publicitaire. Résultat : des canettes à 250 000 dollars, des astronautes réticents, et une découverte scientifique que personne n’avait anticipée sur le comportement des gaz en apesanteur.
- En 1985, Coca-Cola et Pepsi ont développé des canettes spéciales (250 000 et 14 millions de dollars) pour la mission STS-51F de la navette Challenger
- En apesanteur, le dioxyde de carbone ne se sépare pas du liquide, produisant une mousse compacte difficile à boire, ce qui a déçu les astronautes qui ont préféré le Tang
- Depuis cet échec, la NASA interdit strictement les boissons gazeuses à bord de la Station spatiale internationale.
- 1985, l’année où Coca-Cola et Pepsi se livrent une bataille jusque dans l’espace
- Le piège invisible de l’apesanteur : quand le gaz refuse de quitter le liquide
- Des astronautes transformés en cobayes malgré eux à bord de la navette
- L’échec qui a changé pour toujours la conception des boissons spatiales
1985, l’année où Coca-Cola et Pepsi se livrent une bataille jusque dans l’espace
Tout commence en 1984, loin des étoiles, dans les bureaux feutrés d’une multinationale du soda. Coca-Cola propose alors à la NASA de développer une canette spéciale, capable de fonctionner en microgravité. L’agence spatiale ne voit pas d’inconvénient à cette idée, et c’est le président de la firme, Brian Dyson, qui s’empresse d’en faire l’annonce publique.
Mauvaise nouvelle pour PepsiCo, qui ne peut décemment pas laisser son éternel rival s’approprier seul la conquête spatiale des sodas. La riposte est immédiate. Pepsi dégaine alors un contenant qu’elle affirme avoir développé initialement pour 14 millions de dollars, une somme considérable pour un simple récipient de boisson gazeuse.
De son côté, Coca-Cola investit environ 250 000 dollars dans sa propre canette. L’objet est ingénieux sur le papier : une poche plastique laminée contenant le soda, associée à une vessie pressurisée au dioxyde de carbone chargée d’expulser le liquide. Une valve métallique et un bec complètent le dispositif, pensé pour contourner les lois de la gravité absente.
C’est finalement à bord de la navette Challenger, lors de la mission STS-51F, que ce duel commercial va trouver son terrain d’expérimentation grandeur nature. Et comme souvent dans l’histoire spatiale, la réalité allait se montrer bien moins coopérative que prévu.
Le piège invisible de l’apesanteur : quand le gaz refuse de quitter le liquide
Sur Terre, boire un soda semble d’une simplicité enfantine. Le gaz carbonique s’échappe naturellement du liquide, remonte à la surface, puis s’évacue sous forme de bulles qui éclatent à l’air libre. Ce ballet invisible repose entièrement sur un principe que l’on oublie trop souvent : la gravité.
En orbite, ce mécanisme s’effondre purement et simplement. Sans gravité pour séparer les phases, le gaz ne sait plus où aller. Il reste mélangé au liquide, formant une mousse compacte et capricieuse qui refuse de se comporter comme prévu. Imaginez secouer vigoureusement une bouteille de soda, puis l’ouvrir sans jamais laisser retomber l’écume : c’est exactement ce que vivaient les astronautes à chaque gorgée.
C’est précisément là que réside le cœur du problème que les ingénieurs de Coca-Cola et Pepsi n’avaient pas suffisamment anticipé. En 1985, à bord de STS-51F, les canettes des deux marques ont servi le soda gazeux, mais les astronautes ont constaté que le dioxyde de carbone ne se sépare pas du liquide en apesanteur. Toute la mécanique de distribution pensée sur Terre devenait caduque une fois en orbite.
Le résultat ne tarde pas à se manifester. Le soda, une fois libéré de sa poche pressurisée, se transforme en une matière mousseuse difficile à ingérer proprement. Pas de bulles qui remontent élégamment, pas de liquide clair et pétillant : juste une masse instable qui colle à la paroi du contenant et résiste à toute tentative de consommation agréable.
Des astronautes transformés en cobayes malgré eux à bord de la navette
Pour les équipages de la navette, cette expérience ressemblait davantage à une corvée publicitaire qu’à une véritable avancée scientifique. Le pilote de la mission, Roy D. Bridges Jr., a livré son verdict sans détour des années plus tard. Il raconte qu’un test de goût a bel et bien eu lieu, que la navette ne disposait d’aucun réfrigérateur, et que selon ses propres mots, aucun des deux sodas n’était très bon.
Ce détail du réfrigérateur absent n’est pas anecdotique. Sans système de refroidissement à bord, les canettes expérimentales délivraient un soda tiède, presque chaud, ce qui n’arrangeait rien à la texture mousseuse déjà problématique. Un soda tiède et éventé reste peu engageant, même pour des astronautes habitués aux conditions extrêmes.
Face à cette tiédeur décevante, l’équipage s’est massivement tourné vers une alternative bien plus pragmatique : le Tang, cette boisson en poudre aromatisée à l’orange. Son principal atout tenait à sa simplicité : il pouvait être mélangé directement en orbite avec l’eau froide disponible à bord, offrant une boisson fraîche sans les complications liées au gaz carbonique.
Tous les membres d’équipage ne se sont d’ailleurs pas pliés de bonne grâce à cet exercice marketing. Le spécialiste de charge utile John-David Bartoe a tout simplement refusé de participer à l’expérience. Trente-cinq ans après la mission, il a expliqué avoir trouvé l’opération frivole, avoir clairement signifié qu’il ne s’y prêterait pas, et être resté volontairement à l’écart pendant que ses coéquipiers testaient les fameuses canettes.
Cette réaction en dit long sur le fossé qui séparait les objectifs scientifiques réels de la mission, centrés sur le module Spacelab 2, et cette opération de communication entre deux marques rivales. Pour un chercheur concentré sur ses propres expériences, voir du temps de vol précieux consacré à une bataille de sodas pouvait légitimement paraître déplacé.
L’échec qui a changé pour toujours la conception des boissons spatiales
Cette mésaventure carbonatée n’a pas été sans conséquence sur la façon dont la NASA conçoit aujourd’hui l’alimentation en orbite. L’agence spatiale a tiré des enseignements durables de cet épisode, au point d’en faire une règle stricte toujours appliquée des décennies plus tard.
Ces liquides gazeux restent aujourd’hui strictement interdits à bord de la Station spatiale internationale. La NASA, à l’origine de cette prohibition qui remonte directement aux leçons de 1985, estime que les sodas peuvent endommager le matériel embarqué et provoquer de sérieux problèmes digestifs chez les astronautes. La raison demeure la même qu’il y a près de quarante ans : dans l’espace, le liquide et le gaz ne se dissocient toujours pas naturellement.
Il faut dire que le lancement même de cette mission avait déjà connu son lot de péripéties avant d’atteindre l’orbite. Une première tentative de décollage avait été stoppée le 12 juillet 1985, à peine trois secondes avant l’envol, lorsqu’une vanne de refroidissement défaillante sur le moteur numéro deux avait provoqué l’arrêt brutal des trois moteurs principaux. Ce n’est que le 29 juillet suivant que Challenger a finalement rejoint l’espace pour huit jours de mission.
Au-delà de l’anecdote commerciale, cet épisode illustre parfaitement comment l’espace remet en question nos certitudes les plus banales. Une simple canette de soda, objet du quotidien que personne ne songerait à questionner, devient en microgravité un véritable casse-tête physique. C’est souvent dans ces détails apparemment triviaux que se cachent les enseignements les plus précieux sur notre environnement spatial.
Près de quarante ans après cette bataille de sodas en orbite, l’histoire reste un cas d’école fascinant sur les limites du marketing terrestre une fois confronté aux lois implacables de la physique. Coca-Cola et Pepsi voulaient conquérir l’espace avec leurs boissons phares ; ils ont surtout offert aux scientifiques une démonstration involontaire, mais précieuse, de ce que l’apesanteur fait subir aux mélanges gazeux. Une leçon qui continue d’influencer, aujourd’hui encore, la façon dont on nourrit et hydrate les occupants de la Station spatiale internationale.


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