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En décidant de bâtir sa capitale sur un marécage en 1703, Pierre le Grand a englouti jusqu’à 100 000 ouvriers dans la vase

D’un côté, une cité de palais dorés, de canaux élégants et de façades pastel, souvent surnommée la Venise du Nord. De l’autre, un sol spongieux, gorgé d’eau glaciale, où l’on raconte que des dizaines de milliers d’hommes furent avalés vivants par la vase. Saint-Pétersbourg est peut-être la seule grande capitale européenne née d’un tel paradoxe : une splendeur absolue érigée sur ce qui ressemblait à s’y méprendre à un tombeau à ciel ouvert. Au début du XVIIIe siècle, un homme décide de défier la nature, la logique et la raison pour offrir à la Russie une fenêtre sur l’Occident. Ce pari fou, mené à coups de décrets et de bras humains, a longtemps traîné derrière lui une réputation macabre. Mais que s’est-il réellement passé dans ces marais de la Néva ? La légende des 100 000 morts résiste-t-elle vraiment à l’examen des faits ?

Un rêve d’empereur face à un enfer de boue

En 1703, Pierre le Grand pose la première pierre de la forteresse Pierre-et-Paul, à l’embouchure de la Néva, là où le fleuve se jette dans la mer Baltique. Le lieu n’a rien d’engageant : il s’agit d’un territoire marécageux, brumeux et hostile, tout juste arraché à la Suède au terme de rudes combats. Pour tout observateur raisonnable de l’époque, bâtir une capitale à cet endroit relevait de la pure folie. Les sols instables refusaient de porter le moindre édifice, les crues menaçaient sans cesse, et l’hiver transformait le chantier en désert glacé.

Mais le tsar avait une vision. Il voulait une ville tournée vers l’Europe, une porte maritime capable de rivaliser avec les grandes cités occidentales, loin de la Moscou traditionnelle qu’il jugeait trop repliée sur elle-même. Pour ce chantier titanesque, il réquisitionne d’abord 30 000 hommes. La nature dira non ; l’empereur répondra par la force du nombre. C’est ainsi que commença l’une des aventures urbaines les plus démesurées de l’Histoire.

Des dizaines de milliers d’âmes englouties

Les récits d’époque sont saisissants. On y décrit des ouvriers travaillant de l’eau jusqu’à la taille, creusant, portant, drainant, dans des conditions à peine imaginables. Sur ce chantier se croisaient prisonniers de guerre, soldats et moujiks, ces paysans russes arrachés à leurs terres. Le froid, la faim et les maladies faisaient des ravages, et les chiffres avancés par les contemporains donnent le vertige.

Un envoyé français rapporta ainsi, dans les années 1720, que plus de 150 000 personnes auraient péri durant la construction. Quelques années plus tard, un voyageur britannique, l’un des tout premiers touristes à s’aventurer en Russie, estima même que le nombre réel dépassait le double, évoquant des morts par épuisement et par disette. Ces témoignages, colportés puis amplifiés au fil des siècles, ont forgé l’image d’une capitale littéralement bâtie sur des ossements.

La ville aux ossements cachés que les archives ont enterrés

Et pourtant, à mesure que les historiens se sont penchés sérieusement sur les archives, le récit apocalyptique s’est fissuré. La réalité, comme souvent, se révèle bien plus nuancée que la légende. On sait aujourd’hui qu’entre 1703 et 1712, environ 190 000 paysans non qualifiés furent envoyés à Saint-Pétersbourg. Mais ces hommes recevaient un salaire, bénéficiaient d’un accès aux soins et ne restaient généralement que trois mois avant de rentrer chez eux. On est loin de l’esclavage voué à une mort certaine que suggère l’imaginaire populaire.

Quant au taux de mortalité, il n’avait rien d’exceptionnel pour cette époque, où la fragilité de la vie était la norme partout en Europe. Plus troublant encore : au milieu du XXe siècle, des fouilles menées dans des bâtiments datant du XVIIIe siècle n’ont jamais révélé la moindre trace d’une hécatombe massive. Le fameux charnier fondateur demeure, à ce jour, introuvable.

Ce que la splendeur de Saint-Pétersbourg nous révèle encore

Si la ville tient debout, c’est aussi grâce à un savoir-faire remarquable. Des ingénieurs venus d’Europe imaginèrent des solutions ingénieuses pour dompter le sol : ils placèrent de la terre sous les bâtiments afin de solidifier les fondations, et comblèrent patiemment les cours d’eau avec du sable et des gravats. Ce travail d’assèchement des marais se poursuivit jusque dans les années 1780. Pierre le Grand alla même jusqu’à interdire, en 1714, toute construction en pierre dans le reste de la Russie, afin de concentrer maçons et matériaux sur sa capitale.

Les résultats furent spectaculaires. Dès 1714, la cité comptait déjà 50 000 logements, et à la mort de son fondateur, en 1725, elle abritait quelque 75 000 habitants. Un tour de force démographique et urbanistique en à peine deux décennies.

Ainsi, derrière le mythe des 100 000 ouvriers engloutis dans la vase se cache une histoire plus complexe, où la souffrance bien réelle des bâtisseurs a été démesurément amplifiée par les récits. Saint-Pétersbourg reste le fruit d’une volonté implacable, mais aussi d’une ingénierie audacieuse. Et si la véritable leçon de cette cité était que la frontière entre légende noire et vérité historique demeure, elle aussi, aussi mouvante que les marais sur lesquels elle repose ?