Deux mille cent trente-sept cantines métalliques, remplies à ras bord de manuscrits vieux de plusieurs siècles, transportées de nuit à dos d’âne, en pirogue ou planquées sous des sacs de riz. C’est ainsi que Tombouctou a échappé à l’effacement de sa mémoire écrite, sous le nez même des groupes armés qui occupaient la ville depuis 2012. Environ 350 000 manuscrits datés du XIIe au XVIe siècle, répartis entre l’Institut Ahmed Baba et des bibliothèques privées familiales, couvraient le droit islamique, l’astronomie, la médecine, la poésie et les sciences. Un patrimoine entier, menacé de disparaître, qui a fini par quitter la ville presque intégralement, malgré les postes de contrôle et les regards suspicieux des combattants.
À retenir
- Comment 350 000 manuscrits ont-ils échappé à Tombouctou sans être détectés par les djihadistes ?
- Quels obstacles inattendus ont failli détruire le patrimoine au moment même où il était secouru ?
- Pourquoi ce sauvetage spectaculaire reste-t-il aujourd’hui inachevé ?
Une ville assiégée, un patrimoine devenu cible
Dès le printemps 2012, après la prise de Tombouctou par Ansar Dine et Al-Qaïda au Maghreb islamique, les destructions de mausolées soufis s’intensifient dans la ville, et le patrimoine écrit devient alors une cible potentielle. Les mausolées classés à l’Unesco tombent les uns après les autres sous les pioches des djihadistes, qui jugent ces lieux de culte « idolâtres ». Pour les bibliothécaires locaux, le message est limpide : si les tombeaux ne sont pas épargnés, les textes anciens, souvent porteurs d’une lecture tolérante et scientifique de l’islam, ne le seront pas davantage.
C’est dans ce climat qu’Abdel Kader Haïdara, directeur de l’ONG Savama-DCI, déclenche un dispositif d’évacuation des manuscrits conservés dans la région. L’homme n’est pas un inconnu du milieu : il avait passé des années à parcourir le désert malien pour racheter des manuscrits dispersés chez des familles, avant de fonder sa propre bibliothèque en 2000. Ce réseau de confiance tissé pendant des décennies devient soudain vital. Sans lui, impossible de convaincre des dizaines de familles réticentes de laisser sortir de chez elles des trésors transmis depuis des générations.
Des cantines métalliques contre les kalachnikovs
L’opération démarre petit, presque artisanal. Dans un premier temps, les manuscrits sont retirés des bibliothèques la nuit par un réseau d’environ trente personnes, archivistes, transporteurs, guides et habitants mobilisés, et les documents sont emballés dans des tissus et des cartons, puis transférés vers des habitations privées réparties dans Tombouctou. Une étape intermédiaire, le temps de préparer la suite : faire sortir ces cargaisons de la ville elle-même, direction Bamako, la capitale, à plus de 900 kilomètres au sud.
Le vrai défi logistique commence ici. Il faut des contenants solides, capables de résister à un trajet chaotique sur des pistes défoncées. Le conditionnement repose sur l’achat local de 2 137 cantines métalliques, utilisées comme contenants de transport, pour un coût global de l’opération estimé à plus de 1,2 million de dollars. Une somme colossale, financée en partie grâce à une bourse obtenue auprès de la Fondation Ford, que Haïdara détourne discrètement de son usage initial pour sauver les livres plutôt que pour les cataloguer.
Le transport lui-même relève du roman d’aventure. Pendant huit mois, de nuit, des centaines de bénévoles ont transporté des caisses pleines de livres chargées sur des ânes d’un lieu sûr à un autre, la contrebande de manuscrits étant difficile principalement à cause des postes de contrôle, ceux des djihadistes autour de Tombouctou et ceux de l’armée malienne en zone gouvernementale. Certains chargements passent par le fleuve Niger, en pirogue, glissant silencieusement sous les étoiles pendant que les combattants armés dorment ou patrouillent ailleurs. D’autres empruntent des 4×4 dont le coffre dissimule les malles sous des sacs de riz ou de charbon. Certains manuscrits ont été endommagés lors des fouilles menées par les soldats et les combattants en quête d’armes, rappelant que le danger ne venait pas uniquement des djihadistes mais aussi, parfois, des contrôles de l’armée régulière censée protéger la population.
Le pire a même failli survenir du côté des sauveurs eux-mêmes. Lors de la dernière phase du sauvetage, pendant l’intervention militaire française de janvier 2013 qui a chassé Aqmi du nord du Mali, un hélicoptère français a failli tirer des missiles sur une pirogue transportant des manuscrits en aval du fleuve, les pilotes soupçonnant les assistants de Haïdara de faire de la contrebande d’armes. Une méprise qui aurait pu réduire en cendres, en quelques secondes, ce que des mois de patience clandestine avaient réussi à préserver.
L’Institut Ahmed Baba en flammes, mais l’essentiel sauvé
Tout n’a pas pu être évacué à temps. Quand les troupes françaises et maliennes reprennent la ville fin janvier 2013, les djihadistes en fuite s’en prennent une dernière fois au patrimoine qu’ils n’ont pas réussi à faire sortir des bâtiments officiels. Menacés par l’approche des forces françaises, les militants d’Aqmi ont brûlé les manuscrits restants dans la bibliothèque de l’Institut Ahmed Baba avant d’être contraints de quitter la ville. Un acte de dépit, presque symbolique, puisque l’essentiel de la collection avait déjà pris la route de Bamako des mois plus tôt.
Le bilan final donne la mesure de la réussite de cette évacuation clandestine. Selon Haïdara, ce sont près de 2 000 caisses contenant au total 377 491 manuscrits qui, en quelques mois, ont été mises à l’abri. Un chiffre qui dépasse même les estimations initiales de 350 000 volumes, preuve que le réseau clandestin a fini par englober bien plus de familles et de collections privées que prévu au départ. Certains de ces textes ont depuis voyagé jusqu’à Bruxelles, Tolède ou New Delhi, exposés au public comme la preuve tangible qu’un patrimoine oral et écrit africain, souvent ignoré, mérite la même attention que les grandes bibliothèques occidentales.
Ce sauvetage n’a rien d’un épilogue heureux et définitif. Une bonne partie des manuscrits rapatriés à Bamako pendant l’urgence de 2012-2013 restent aujourd’hui stockés dans des conditions climatiques peu adaptées à leur conservation à long terme, loin des équipements de numérisation et de restauration dont bénéficient les grandes collections occidentales. Le vrai travail, patient et coûteux, celui de la numérisation systématique et du retour progressif des documents à Tombouctou, se poursuit encore, financé au compte-gouttes par des fondations internationales et des instituts de recherche.
Sources : pierremartial.com | slate.fr
