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Fini l’idée d’une Voie lactée immobile : elle fonce à 600 km/s vers une masse que la poussière cache à tous les télescopes optiques

Fini l'idée d'une Voie lactée immobile : elle fonce à 600 km/s vers une masse que la poussière cache à tous les télescopes...

Six cents kilomètres par seconde. C’est la vitesse à laquelle la Voie lactée, avec tout son cortège de voisines galactiques, fend le vide intersidéral vers un point précis du ciel austral. Pas vers nulle part : vers une masse colossale que personne n’a jamais vue directement, planquée derrière l’écran opaque de notre propre galaxie. On l’appelle le Grand Attracteur, et depuis près de quarante ans, il nargue les astronomes qui tentent de percer son secret.

À retenir

  • Notre galaxie fonce vers une cible invisible à 600 km/s depuis 40 ans
  • Un mur de poussière occulte 20% du ciel et cache cette masse colossale
  • Des astronomes ont découvert que le Grand Attracteur n’est lui-même qu’une étape vers une attraction encore plus puissante

Une anomalie repérée dans le fond diffus cosmologique

L’histoire commence par un détail qui n’aurait dû être qu’une curiosité statistique. Les astronomes Lynden-Bell et ses collègues ont fait en 1988 la découverte inattendue d’un flux sortant de 600 km/s en direction du Centaure, ce qui a mené à l’idée d’une vaste concentration de masse étendue, surnommée le Grand Attracteur, dominant la dynamique de l’univers local. Concrètement, un pan entier du ciel s’échauffait légèrement plus que le reste dans les mesures du rayonnement fossile, signe que nous filions dans cette direction à une vitesse bien supérieure à celle attendue par la simple expansion cosmique.

Le calcul de masse nécessaire pour produire un tel effet donne le vertige. Cette anomalie révèle l’existence d’une concentration locale de masses équivalente à des dizaines de milliers de fois la masse de la Voie lactée, observable indirectement par son effet sur le mouvement de galaxies et de leurs amas sur une région large de plusieurs centaines de millions d’années-lumière. Personne n’a jamais photographié le Grand Attracteur. On en déduit l’existence uniquement parce que des milliers de galaxies dévient de leur trajectoire attendue, comme des feuilles entraînées par un courant invisible.

Un mur de poussière qui bloque 20 % du ciel

Le problème, c’est que cette masse gigantesque se cache précisément là où on ne peut rien voir. Il existe une région du ciel où les astronomes redoutent de regarder : remplie de nuages sombres de poussière, elle dissimule une masse invisible, si grande qu’elle attire la Voie lactée et d’autres galaxies vers elle. Cette région porte un nom presque littéraire, la Zone d’Évitement, et elle correspond tout simplement au plan de notre propre galaxie vu depuis la Terre.

Quand on regarde vers le centre galactique, on n’a pas une vue dégagée : on voit une masse d’étoiles, de gaz et de poussière, ce qui est parfait pour étudier les étoiles, le gaz et la poussière, mais signifie que la vue de l’univers lointain est obscurcie dans cette direction. Cette barrière opaque n’est pas anecdotique : elle occulte à elle seule un cinquième du ciel extragalactique, une portion suffisamment large pour y dissimuler des structures majeures pendant des décennies. Il se trouve justement un amas de galaxies dans cette direction, appelé le Grand Attracteur, qu’on peut cartographier partiellement en étudiant le mouvement relatif des galaxies voisines et en observant les rayons X émis par le superamas, mais qu’on ne peut pas étudier dans le domaine optique à cause du gaz et de la poussière.

La position même de cette masse a longtemps varié selon les études. Sa position est déterminée en 1986, localisée à une distance comprise entre 150 et 250 millions d’années-lumière de la Voie lactée, dans la direction des constellations du Triangle austral et de la Règle, son observation directe étant rendue difficile par le fait qu’il se trouve directement derrière le plan galactique. Un détail piquant : il faudra attendre que le Système solaire ait accompli la moitié d’une révolution autour du centre galactique, dans une centaine de millions d’années, pour que cette zone du ciel se dégage enfin naturellement.

Radio et rayons X : comment on triche avec la poussière

Face à ce mur, les astronomes ont dû changer d’outils. La lumière visible s’arrête net contre les nuages de poussière, mais les ondes radio et les rayons X, eux, les traversent presque sans encombre. Des campagnes d’observation menées avec des radiotélescopes ont ainsi permis de débusquer des objets restés invisibles pendant des générations d’astronomes. Un vieux radiotélescope récemment modernisé a par exemple permis à une équipe internationale de démasquer des centaines de galaxies jusque-là totalement inconnues, cachées dans l’ombre du disque galactique.

Les surveys infrarouges ont apporté leur pierre à l’édifice. Les observations de Hubble sur l’amas de Norma situent le cœur de la région à 220 millions d’années-lumière, apparaissant comme une tache floue criblée d’étoiles au premier plan, tandis que des relevés infrarouges comme 2MASS ont percé ce voile en révélant plus de 500 galaxies cachées. Ce même amas de Norma, catalogué Abell 3627, est aujourd’hui considéré comme un candidat sérieux pour désigner le véritable cœur de cette concentration de masse. Situé à environ 4848 km/s de vitesse de récession, il est désormais reconnu comme comparable en masse, richesse et taille à l’amas de la Chevelure de Bérénice.

Vers Laniakea, et bien au-delà

En 2014, une cartographie fine des mouvements de milliers de galaxies a changé la perspective. Les astronomes Brent Tully et Hélène Courtois ont défini à cette occasion notre superamas d’appartenance, baptisé Laniakea, une structure s’étendant sur 520 millions d’années-lumière et dont le Grand Attracteur constitue précisément le centre de gravité dynamique. Une révélation qui a rebattu les cartes : nous ne sommes plus de simples spectateurs isolés, mais un fragment d’un ensemble cosmique bien plus vaste, organisé autour de ce point d’attraction caché.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Cette même étude a également confirmé des théories prédisant que la Voie lactée était attirée par un amas de galaxies bien plus massif se trouvant vers le superamas de Shapley, situé derrière le Grand Attracteur. Le Grand Attracteur ne serait donc qu’une étape, un relais gravitationnel local sur une route bien plus longue qui mène vers une masse encore supérieure. Une manière assez vertigineuse de réaliser que même notre course à 600 km/s à travers l’espace n’est peut-être que le premier chapitre d’un déplacement à l’échelle de tout l’univers observable.