Il y a une différence de taille entre une idée de génie et une idée délirante, et il arrive parfois que les deux se confondent dans le même projet. C’est précisément ce qui s’est produit au cœur de la Seconde Guerre mondiale, lorsque des ingénieurs américains ont sérieusement envisagé de transformer d’innocents mammifères volants en armes incendiaires. On raconte souvent que ces « chauves-souris incendiaires » auraient réduit en cendres les villes japonaises. La vérité est bien plus savoureuse, et surtout bien plus embarrassante pour l’armée américaine : les seules flammes qu’elles ont réellement provoquées ont ravagé une base militaire des États-Unis. Voici l’histoire d’un projet aussi ingénieux qu’improbable, resté dans l’ombre de la bombe atomique.
Quand un dentiste imagine une armée de chauves-souris explosives
Tout commence avec un homme dont le métier ne prédisposait guère à concevoir des armes : Lytle S. Adams, un chirurgien-dentiste de Pennsylvanie. Bouleversé par l’attaque de Pearl Harbor, cet inventeur amateur, par ailleurs connaissance de la Première dame Eleanor Roosevelt, se met en tête de riposter d’une manière pour le moins originale. L’inspiration lui vient d’un souvenir de voyage aux Carlsbad Caverns, ces immenses grottes du Nouveau-Mexique qui abritent des colonies gigantesques de chauves-souris à queue libre du Mexique.
Son raisonnement, aussi audacieux que troublant, tient en quelques mots : et si l’on équipait ces petits animaux de minuscules dispositifs incendiaires à retardement ? Lâchées au-dessus du Japon, les chauves-souris iraient naturellement se nicher dans les combles et les recoins des bâtiments japonais construits en bois et en papier. Au moment voulu, chaque animal deviendrait un allumeur d’incendie, déclenchant des centaines de foyers simultanés impossibles à maîtriser. L’idée, présentée en haut lieu, séduit suffisamment pour que l’armée décide de la tester. Le projet, baptisé plus tard Project X-Ray, était né.
Des essais grandeur nature qui virent à la catastrophe
Sur le papier, le dispositif relevait presque de l’horlogerie de précision. Une enveloppe métallique renfermait plus d’un millier de compartiments, chacun abritant une chauve-souris en hibernation, munie de sa petite charge incendiaire. Largué en altitude, le conteneur voyait sa chute ralentie par un parachute. Pendant la descente, les animaux se réchauffaient doucement et se réveillaient. À environ 300 mètres du sol, la bombe s’ouvrait et libérait sa cargaison, qui pouvait alors se disperser dans un rayon impressionnant, de 30 à 65 kilomètres.
Chaque chauve-souris ne pouvait transporter qu’une charge pesant l’équivalent de son propre poids, soit environ 15 à 18 grammes. Il fallait donc un incendiaire aussi léger que redoutable. C’est là qu’intervint un chimiste de Harvard, Louis Fieser, qui venait justement de mettre au point le napalm. Lors d’un essai au Dugway Proving Grounds, dans l’Utah, les chauves-souris parvinrent à détruire partiellement un « village japonais » factice spécialement construit pour l’occasion. Les responsables en tirèrent une conclusion sans appel : une charge X-Ray provoquerait bien plus d’incendies qu’une bombe classique.
Comment les chauves-souris ont incendié leur propre camp
Mais manipuler des animaux vivants armés d’explosifs comporte un risque évident : ils n’ont que faire des plans militaires. C’est exactement ce qui arriva lors d’un test au Carlsbad Army Airfield. Plusieurs chauves-souris, déjà équipées de leurs charges incendiaires, réussirent à s’échapper avant l’heure prévue. Suivant leur instinct, elles allèrent se réfugier là où bon leur semblait, notamment sous les toits des installations militaires.
Le résultat fut aussi ironique que spectaculaire : les petites bombes volantes déclenchèrent des incendies qui endommagèrent des bâtiments de la base américaine. En clair, l’arme conçue pour ravager le Japon avait commencé par mettre le feu chez elle. L’épisode illustre parfaitement la limite d’un tel projet : on maîtrise peut-être la chimie et la mécanique, mais certainement pas le comportement d’un animal sauvage décidé à suivre son propre chemin.
L’ombre de la bombe atomique enterre un projet hors norme
Malgré ces déboires, le projet ne fut pas abandonné pour cause d’inefficacité. Bien au contraire, les essais laissaient entrevoir un potentiel destructeur considérable. La marine américaine reprit d’ailleurs le flambeau et prit officiellement le contrôle de l’opération sous le nom de code Project X-Ray.
La véritable raison de sa disparition tient à un tout autre calcul stratégique. L’amiral Ernest J. King finit par mettre un terme définitif à l’aventure. La cause ? Toutes les ressources, les cerveaux et les budgets étaient désormais concentrés sur un projet autrement plus ambitieux et secret : la bombe atomique. Face à une arme capable de raser une ville entière en un instant, les chauves-souris incendiaires, aussi ingénieuses fussent-elles, ne faisaient plus le poids.
Ainsi s’achève l’une des expérimentations les plus insolites du conflit. Ce projet nous rappelle qu’entre le trait de génie et l’échec cuisant, la frontière est parfois aussi ténue que le vol d’une chauve-souris dans la nuit. Et si l’histoire retient surtout le champignon atomique, elle oublie parfois ces idées folles, nées dans l’esprit d’hommes ordinaires. Combien d’autres inventions improbables dorment encore dans les archives militaires, attendant qu’on redécouvre leur étrange audace ?
