L’Univers que nous observons chaque nuit aurait déjà vécu la moitié de son existence. Un physicien de l’université Cornell vient de recalculer sa durée de vie totale à partir de nouvelles données sur l’énergie noire, et le résultat bouscule des décennies de certitudes : notre cosmos ne s’étendrait pas éternellement, il finirait par s’effondrer sur lui-même.

À retenir
  • Le physicien Henry Tye et ses collègues Luu et Qiu estiment la durée de vie totale de l'Univers à environ trente-trois milliards d'années, contre 13,8 milliards déjà écoulés
  • Leur modèle suggère que l'énergie noire, loin d'être une constante positive, s'inverserait avec le temps, entraînant l'arrêt de l'expansion dans onze milliards d'années puis un Big Crunch
  • Cette hypothèse s'appuie sur les données convergentes de deux relevés indépendants, le Dark Energy Survey et le Dark Energy Spectroscopic Instrument, mais reste à confirmer par de futures observations comme celles d'Euclid ou de l'observatoire Vera C. Rubin

L’Univers aurait déjà franchi le cap de la cinquantaine cosmique

Treize milliards huit cents millions d’années. C’est l’âge généralement admis de notre Univers, celui qu’on retrouve dans tous les manuels depuis le début des années 2000. Cette estimation repose sur l’observation du fond diffus cosmologique, ce rayonnement fossile qui garde la trace du Big Bang. Jusqu’ici, rien de bien nouveau sous le ciel étoilé.

Ce qui change, c’est la suite de l’histoire. Si l’on se fie aux travaux récents d’Henry Tye, professeur émérite de physique à Cornell, notre cosmos ne serait pas éternel. Il disposerait d’une durée de vie totale, chiffrée à environ trente-trois milliards d’années. Un simple calcul permet alors de situer l’Univers à près de la moitié de son parcours, quelque part dans sa cinquantaine cosmique, pour reprendre une image volontairement familière.

L’idée peut sembler vertigineuse, tant on a pris l’habitude de penser l’expansion comme un phénomène sans fin. Pourtant, c’est exactement ce que suggèrent les dernières observations portant sur l’énergie noire, cette force mystérieuse qui accélère l’écartement des galaxies depuis des milliards d’années. Et selon Tye, cette force pourrait bien changer de signe avec le temps, ce qui romprait totalement avec le scénario dominant.

Comment trois physiciens de Cornell ont renversé le modèle de l’énergie noire

Le travail ne repose pas sur une intuition isolée. Henry Tye signe cette étude aux côtés de ses collègues Luu et Qiu, et le trio publie ses conclusions dans le Journal of Cosmology and Astroparticle Physics, une revue de référence pour ce genre de calculs. Autrement dit, on est loin d’une simple spéculation de couloir, même si le débat reste ouvert, nous y reviendrons.

Pendant près de vingt ans, la communauté scientifique a travaillé avec l’hypothèse d’une constante cosmologique positive. En clair, l’énergie noire poussait l’Univers à s’étendre indéfiniment, un peu comme un ballon qu’on gonflerait sans jamais s’arrêter. Ce modèle, appelé Lambda-CDM, a longtemps fait consensus, car il collait plutôt bien aux données disponibles à l’époque.

Le problème, c’est que les nouvelles mesures racontent une autre histoire. Elles proviennent de deux grands relevés indépendants, le Dark Energy Survey installé au Chili et le Dark Energy Spectroscopic Instrument basé en Arizona. L’un observe le ciel depuis l’hémisphère sud, l’autre depuis le nord, et Tye insiste justement sur ce point : les deux instruments s’accordent remarquablement bien entre eux, ce qui renforce la crédibilité du signal.

Pour expliquer ce basculement, le modèle de Tye introduit une particule hypothétique, dotée d’une masse extrêmement faible. Au tout début de l’Univers, cette particule se serait comportée exactement comme une constante cosmologique positive, favorisant l’expansion. Mais son influence se serait affaiblie avec le temps, jusqu’à faire basculer la constante cosmologique sous-jacente en territoire négatif. C’est ce glissement, discret mais déterminant, qui change toute la trajectoire du cosmos.

Trente-trois milliards d’années : le chiffre qui programme la fin de tout

Selon Tye, Luu et Qiu, l’Univers vivrait trente-trois milliards d’années au total avant de connaître un Big Crunch. Ce chiffre n’est pas tombé du ciel, si l’on peut dire. Il résulte directement de l’équation reliant la valeur négative de la constante cosmologique à la vitesse actuelle d’expansion, mesurée avec une précision croissante par les grands relevés de l’énergie noire.

Le scénario proposé se déroule en deux temps. Dans environ onze milliards d’années, l’Univers atteindrait sa taille maximale. Imaginez un élastique tendu au maximum de sa capacité : il reste un instant immobile, puis amorce son retour. C’est exactement ce que prévoit ce modèle pour l’espace lui-même, qui cesserait de s’étendre avant de se contracter, lentement d’abord, puis de plus en plus vite.

La seconde phase, bien plus brutale, correspondrait à l’effondrement final, le fameux Big Crunch. Les galaxies, qui s’éloignent aujourd’hui les unes des autres, se rapprocheraient alors inexorablement, jusqu’à ce que toute la matière et toute l’énergie se retrouvent compressées en un point unique. Une sorte de Big Bang à l’envers, en somme, qui marquerait la fin de notre Univers tel que nous le connaissons.

Il faut toutefois garder la tête froide. Henry Tye le reconnaît lui-même : ce chiffre de trente-trois milliards d’années dépend fortement de la position exacte des mesures actuelles dans l’espace des paramètres cosmologiques. Autrement dit, une petite variation dans les données pourrait faire bouger sensiblement l’estimation. Les marges d’erreur devraient logiquement se resserrer à mesure que les catalogues d’observation s’enrichissent.

Big Crunch contre expansion infinie : le match que la science croyait déjà joué

Il y a encore peu, le débat semblait tranché. Le modèle d’une constante cosmologique positive, synonyme d’expansion éternelle, dominait largement la littérature scientifique. Dans ce scénario, les galaxies continueraient à s’éloigner indéfiniment, les étoiles finiraient par s’éteindre une à une, et l’Univers glisserait doucement vers un grand silence glacé, ce que les physiciens appellent parfois la mort thermique.

Les travaux de Tye, Luu et Qiu viennent rebattre les cartes, sans pour autant clore le débat. C’est précisément ce qui rend cette histoire passionnante : on assiste en direct à une remise en question d’un paradigme qu’on pensait solide. La science avance souvent par ce genre de secousses, lorsque de nouvelles données obligent à revoir des hypothèses qui paraissaient acquises.

D’autres instruments vont justement permettre de départager les deux scénarios dans les années qui viennent. Le relevé DESI doit poursuivre ses observations pendant encore une année, ce qui affinera encore la précision des mesures actuelles. D’autres projets viendront compléter le tableau, parmi lesquels :

  • Le Zwicky Transient Facility, déjà opérationnel
  • Euclid, le télescope spatial de l’Agence spatiale européenne
  • SPHEREx, la mission de la NASA dédiée à la cartographie infrarouge du ciel
  • L’observatoire Vera C. Rubin, qui doit bientôt entrer pleinement en service

Ces instruments partagent un objectif commun : traquer avec toujours plus de finesse le comportement de l’énergie noire. Un signe négatif durable confirmerait la piste du Big Crunch. Un retour vers des valeurs positives relancerait au contraire le scénario de l’expansion infinie. Le match, loin d’être joué d’avance, se poursuit donc sous nos yeux, télescope après télescope.

Que l’on penche pour le Big Crunch ou pour l’expansion sans fin, une chose reste certaine : nous ne verrons jamais le dénouement de cette histoire, qui se joue sur des échelles de temps proprement vertigineuses. Mais le simple fait de pouvoir aujourd’hui interroger le destin final de l’Univers, à partir de mesures concrètes récoltées au Chili et en Arizona, dit quelque chose de la maturité de la cosmologie moderne. Reste à voir si le chiffre de trente-trois milliards d’années résistera à l’épreuve des prochains relevés, ou s’il ne sera qu’une étape de plus dans notre compréhension, toujours mouvante, de ce qui nous entoure.