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Il enfonce 5 160 capteurs jusqu’à 2 450 m dans la glace du pôle Sud : la science vient de comprendre pourquoi il ne regarde jamais vers le haut

Il enfonce 5 160 capteurs jusqu'à 2 450 m dans la glace du pôle Sud : la science vient de comprendre pourquoi il ne regard...

Un télescope capable de regarder à travers une planète entière : voilà, en résumé, ce qu’est IceCube, l’observatoire à neutrinos installé au pôle Sud. Et la raison pour laquelle il ne lève jamais les yeux vers le ciel antarctique tient en une phrase simple : la Terre elle-même lui sert de filtre. En braquant ses capteurs vers le sol plutôt que vers les étoiles, l’instrument élimine l’essentiel du bruit parasite qui pollue en permanence l’atmosphère terrestre.

À retenir

  • Un télescope géant enfoui à 2 450 mètres sous la glace antarctique, mais qui refuse de regarder le ciel
  • La Terre entière devient un filtre naturel gratuit pour éliminer les fausses détections
  • Une révolution astronomique : les neutrinos traversent ce que la lumière ne peut pas atteindre

Un cube de glace instrumenté comme nulle part ailleurs

Le dispositif frôle le vertige technique. Sous la structure de surface, de 1400 à 2450 mètres de profondeur, se trouvent 5160 senseurs photosensibles. Répartis sur 86 câbles verticaux plongés dans la calotte glaciaire, ces capteurs forment un cube d’un kilomètre de côté, entièrement sculpté dans la glace naturelle de l’Antarctique. Le détecteur est composé de 5160 modules optiques numériques, placés sur 86 câbles verticaux comportant chacun 60 modules.

La profondeur n’a rien d’arbitraire. Un enfouissement profond est nécessaire afin d’éviter les bruits de fond dus aux bulles d’air captives de la glace, et à partir de 1400 mètres, la glace possède des qualités optiques idéales. Plus on descend, plus la glace redevient transparente, comprimée par des millénaires de pression jusqu’à ne plus contenir la moindre bulle susceptible de dévier la lumière. Un temps de trajet géologique pour obtenir un milieu optiquement parfait, gratuit et gigantesque, là où un laboratoire aurait dû dépenser des fortunes pour fabriquer un cristal équivalent.

Le principe de détection lui-même relève de la physique la plus fine. Lors de la collision, si rare, d’un neutrino avec un atome de la glace, il se crée une particule nommée muon, dont le déplacement engendre par effet Cherenkov une lumière bleue détectée par le système. Ce flash bleuté, capté par les sphères photosensibles, permet ensuite de reconstituer l’énergie et la trajectoire de la particule originelle. Ce qui fait d’IceCube un véritable télescope astronomique, dans lequel les neutrinos remplacent les photons.

Pourquoi la Terre entière lui sert de paravent

Voici le cœur du mystère apparent. Un télescope classique scrute le ciel directement au-dessus de lui. IceCube, lui, se détourne systématiquement de la voûte céleste antarctique pour chercher ses signaux à travers la planète, en direction du pôle Nord. Le problème n’est pas technique, il est physique : l’atmosphère terrestre est constamment bombardée par des rayons cosmiques qui produisent, à chaque impact, des myriades de muons parasites. IceCube pourrait aussi détecter les millions de muons produits par les collisions des rayons cosmiques avec les atomes de l’atmosphère. Si l’instrument observait le ciel directement, ce déluge de fausses détections noierait totalement le signal recherché.

La parade tient à une propriété unique des neutrinos. Pour s’affranchir de ce bruit, on utilise le fait que les neutrinos interagissent si faiblement avec la matière que ce sont les seules particules capables de traverser la Terre sans quasiment d’interaction ; c’est pourquoi le télescope installé au pôle Sud est braqué vers le pôle Nord. Tous les muons parasites générés dans l’hémisphère nord, eux, sont absorbés en chemin par la roche et le noyau terrestre bien avant d’atteindre l’Antarctique. Seuls les neutrinos, ces fantômes de la physique des particules, réussissent la traversée intégrale du globe. La Terre agit ainsi comme un filtre naturel gratuit, éliminant tout ce qui n’est pas un neutrino.

Ce choix se retrouve jusque dans l’architecture même de chaque capteur. Chaque module optique numérique contient un tube photomultiplicateur qui pointe vers le bas. Une orientation qui n’a rien de décoratif : elle maximise la capture de la lumière Cherenkov produite par les particules remontant depuis les profondeurs terrestres, exactement dans l’axe attendu des neutrinos venus de l’autre côté de la planète.

Sept ans de forage et une astronomie inédite

La construction de ce laboratoire souterrain a mobilisé des moyens considérables. L’installation a été construite sur sept saisons, à l’aide d’une foreuse à eau chaude produisant des trous de 60 centimètres de diamètre et de 2450 mètres de profondeur. Un chantier littéralement extrême, mené dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète, avant que le détecteur ne soit officiellement achevé en décembre 2010.

Les résultats ont fini par tomber, et ils ont justifié chaque mètre de câble englouti dans la glace. En 2023, la collaboration scientifique a franchi une étape majeure. La collaboration IceCube a apporté les premières preuves de l’émission de neutrinos de haute énergie par notre propre galaxie. Une confirmation obtenue non pas en fixant le ciel étoilé, mais en épiant patiemment les signaux filtrés par des milliers de kilomètres de roche et de magma. Le physicien Mathieu Ribordy, ancien de l’EPFL, résumait cette révolution en une formule limpide : « Nous connaissions l’astronomie optique ou encore la radio-astronomie, on découvre désormais l’astronomie des neutrinos à haute énergie. »

Une nuance mérite d’être posée : IceCube n’ignore pas totalement le ciel austral. Ses détecteurs restent sensibles, dans une moindre mesure, aux événements les plus énergétiques venus d’en haut, ceux dont la signature dépasse largement le bruit de fond atmosphérique. Mais l’essentiel de sa moisson scientifique, la traque silencieuse des trous noirs et des sursauts gamma les plus lointains, se joue bel et bien dans cette direction contre-intuitive, celle où la lumière ne va jamais : vers le bas, à travers des milliers de kilomètres de fer et de roche en fusion.