Un satellite de plus de quatre tonnes, abandonné en orbite basse à cause d’un défaut de câblage sur son lanceur, deux tentatives de capture ratées en direct devant les caméras du monde entier, puis un sauvetage final réalisé à mains nues par trois astronautes. L’histoire d’Intelsat 603 ressemble à un scénario de film catastrophe, sauf qu’elle s’est vraiment déroulée en orbite.
- Intelsat 603 est resté bloqué en orbite basse après un défaut de câblage ayant empêché l'allumage de son moteur d'apogée lors de son lancement
- Après deux échecs de capture avec une barre spécialisée, trois astronautes d'Endeavour l'ont immobilisé à mains nues lors d'une sortie record de 8h29, la seule à trois astronautes de l'histoire
- Équipé d'un nouveau moteur Orbus-21S, le satellite a rejoint l'orbite géostationnaire et est resté en service plus de vingt ans avant sa désactivation en janvier 2013
Une erreur de câblage à 36 millions de dollars qui a tout fait basculer
Tout commence par un lancement qui devait être parfaitement routinier. Le satellite de télécommunications Intelsat 603 décolle depuis Cape Canaveral à bord d’un lanceur Commercial Titan III, avec pour mission de rejoindre l’orbite géostationnaire, ce fameux anneau situé à près de 36 000 kilomètres d’altitude où les satellites restent fixes au-dessus d’un même point du globe.
Mais la mécanique spatiale ne pardonne aucune approximation. Lors de la séparation de l’étage supérieur, censé propulser le satellite vers son orbite finale, un problème technique survient. L’étage ne se détache pas correctement, ce qui empêche l’allumage du moteur d’apogée, ce petit propulseur chargé de circulariser l’orbite une fois le satellite libéré de son lanceur.
Résultat, Intelsat 603 se retrouve coincé sur une orbite basse, bien en dessous de sa destination prévue, totalement inutilisable pour les télécommunications. Un engin de plusieurs millions de dollars, flambant neuf, transformé en épave orbitale dès son premier voyage dans l’espace. Pour un satellite destiné à transmettre des communications à travers le globe, c’est un échec qui aurait pu sonner le glas définitif de la mission.
Deux échecs de capture en direct devant les caméras du monde entier
Plutôt que de laisser ce satellite dériver indéfiniment, la NASA décide de monter une opération de sauvetage. Plus de deux ans après le lancement raté, la navette Endeavour s’élance pour son tout premier vol, la mission STS-49, avec à son bord un équipage de sept astronautes, parmi lesquels Daniel Brandenstein, Pierre J. Thuot, Richard Hieb et Thomas Akers.
L’objectif paraît simple sur le papier, approcher le satellite dérivant, l’attraper, lui installer un nouveau moteur, puis le relâcher sur la bonne trajectoire. Pour cela, les ingénieurs ont conçu une barre de capture spécialement dédiée à l’opération, censée venir se verrouiller sur une structure du satellite pendant que celui-ci défile à plusieurs kilomètres par heure par rapport à la navette.
Sauf que rien ne se passe comme prévu. Pierre Thuot tente une première approche, la barre ne s’enclenche pas correctement. Une deuxième tentative suit, tout aussi infructueuse. Le satellite se met même à vaciller légèrement sous l’effet du contact manqué, compliquant encore la manœuvre. Deux échecs consécutifs, filmés et retransmis, devant un public mondial suspendu à chaque image.
Huit heures et vingt-neuf minutes à trois mains pour réussir l’impossible
Face à cet échec répété, les équipes au sol et l’équipage de l’Endeavour improvisent une solution inédite. Plutôt que de s’acharner avec la barre de capture, trois astronautes sortent ensemble dans le vide spatial pour tenter de saisir le satellite directement, à mains nues, chacun positionné autour de l’engin pour le stabiliser simultanément.
Cette sortie extravéhiculaire mobilise donc Pierre Thuot, Richard Hieb et Thomas Akers en même temps, une configuration qui n’avait jamais été tentée auparavant et qui reste, encore aujourd’hui, la seule sortie à trois astronautes de toute l’histoire du vol spatial habité. La coordination entre les trois hommes doit être millimétrée, le moindre faux mouvement pouvant faire repartir le satellite en dérive incontrôlée.
La manœuvre finit par fonctionner. Les trois astronautes parviennent à immobiliser Intelsat 603 et à le fixer solidement dans la soute de la navette. Cette opération, à elle seule, dure huit heures et vingt-neuf minutes, un record absolu pour une sortie dans le vide spatial à l’époque, qui ne sera battu qu’en 2001 lors de la mission STS-102.
Au total, la mission STS-49 comptabilisera quatre sorties extravéhiculaires, cumulant vingt-cinq heures et vingt-trois minutes passées hors de la navette, un autre record pour l’époque. Un chiffre qui donne une idée de l’ampleur du travail nécessaire pour mener à bien ce sauvetage improbable.
Ni pince ni grappin : l’outil improbable qui a sauvé la mission
Voilà donc la réponse à l’énigme posée par le titre. Ce qui a finalement permis d’attraper Intelsat 603 ne sortait d’aucune caisse à outils, d’aucun bras robotisé, d’aucune pince sophistiquée. C’est tout simplement la force physique de trois paires de mains, gantées mais nues, qui a réussi là où la technologie avait échoué à deux reprises.
Une fois le satellite sécurisé dans la soute, les astronautes installent un nouveau moteur d’apogée, un Orbus-21S, destiné à remplacer la fonction défaillante d’origine. Le satellite est ensuite relâché dans l’espace, prêt à rejoindre enfin l’orbite géostationnaire qu’il aurait dû atteindre plus de deux ans auparavant.
L’allumage du nouveau moteur se déroule sans accroc, et Intelsat 603 atteint finalement son orbite géostationnaire définitive quelques jours plus tard. Cette opération de sauvetage, confiée par Hughes, le constructeur du satellite, à la NASA, avait été évaluée à 90 millions de dollars, un montant qui illustre à quel point récupérer un satellite de plus de 4 tonnes valait mieux que de le laisser à l’abandon.
Le pari s’avérera payant sur le long terme. Intelsat 603 restera en service plus de vingt ans, avant d’être finalement désactivé en janvier 2013. Un parcours exceptionnel pour un satellite dont la carrière aurait pu s’arrêter net dès son lancement, sans l’intervention manuelle de trois astronautes prêts à improviser face à l’imprévu.
Cette mission reste aujourd’hui un cas d’école souvent cité dans l’histoire du vol spatial habité, non pas pour sa technologie, mais pour l’inverse. Elle rappelle que, parfois, face à une machine capricieuse, la solution la plus efficace n’est pas un outil dernier cri, mais l’ingéniosité et la coordination humaine, exercées à plusieurs centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes.


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