Un canon automatique de chasse, fixé à l’arrière d’une station spatiale, qui crache des obus dans le vide orbital à 500 kilomètres au-dessus de la Terre : ça n’a rien d’un scénario de science-fiction. C’est arrivé le 24 janvier 1975, quelques heures avant que la station soviétique Saliout-3 ne soit précipitée dans l’atmosphère pour y brûler. Avant que Saliout-3 ne rentre dans l’atmosphère, les contrôleurs au sol ont commandé le tir d’un canon d’avion Nudelman de 23 mm monté à l’arrière de la station. Un épisode resté verrouillé dans les archives militaires soviétiques pendant près de deux décennies, et qui n’a émergé qu’après l’effondrement de l’URSS.
À retenir
- Une station spatiale soviétique officiellement civile cachait un redoutable secret militaire jamais soupçonné par l’Occident
- Un projectile tiré dans le vide orbital produit des effets physiques stupéfiants que les ingénieurs soviétiques ont dû anticiper
- Les archives militaires ont verrouillé ce tir pendant deux décennies, jusqu’à ce qu’un événement géopolitique majeur force l’aveu
Une station « civile » qui cachait un secret militaire
Officiellement, Saliout-3 appartenait à la même famille que les stations scientifiques soviétiques bien connues du grand public. Dans les faits, c’était tout autre chose. Bien que la mission ait été baptisée « Saliout » (salut), ce nom n’était qu’une couverture : en réalité, Saliout-3 était la station militaire Almaz 2. Son objectif n’avait rien de pacifique : la mission des stations Almaz était la surveillance, dans une logique proche des satellites-espions américains de l’époque.
Le programme Almaz, dont le nom signifie « diamant », avait été pensé dès le départ comme un outil de reconnaissance militaire habitée. « Almaz » était un avant-poste spatial habitable, développé exclusivement à des fins militaires, principalement pour la reconnaissance. Mais Moscou craignait un scénario bien précis : que les États-Unis tentent d’inspecter, d’intercepter ou de neutraliser ces stations espionnes en orbite. D’où l’idée, jugée saugrenue à l’époque, d’embarquer une arme à bord.
Un canon de chasseur MiG greffé sur une station spatiale
Le choix de l’arme ne devait rien au hasard. Le développement du canon R-23 terrestre, conçu principalement comme arme d’autodéfense pour les bombardiers, avait débuté dans les années 1950 et était traité comme un projet hautement sensible, sous la houlette d’Aron Rikhter au bureau d’études KB Tochmash, dirigé par Aleksandr Noudelman. Les sources occidentales divergent encore aujourd’hui sur le calibre exact embarqué à bord de Saliout-3. Certaines sources estiment qu’il s’agissait d’un canon de 23 millimètres, tandis que d’autres évoquent un calibre de 30 millimètres.
Le journaliste James Oberg, référence occidentale sur le programme spatial soviétique, a longtemps documenté cette affaire à partir de témoignages fragmentaires. « Le canon était fixé le long de l’axe longitudinal de la station et visé en faisant pivoter la station entière, guidé par un écran de visée au poste de contrôle de la station. » Concrètement, il n’y avait pas de tourelle mobile : pour ajuster le tir, il fallait littéralement faire tourner tout l’engin sur lui-même, une manœuvre d’une lourdeur presque comique pour viser une cible.
Deux cosmonautes ont bien vécu à bord de cette station armée. Saliout-3, équipée du R-23M, a atteint l’orbite avec succès le 25 juin 1974, mais un équipage de deux hommes n’est arrivé qu’en juillet. Soyouz 14 s’est arrimé à Saliout-3 lors de sa quinzième orbite, soit moins d’un jour après le lancement. À son bord, Pavel Popovitch et Iouri Artioukhine, qui ont passé quinze jours, dix-sept heures et trente minutes dans l’espace, officiellement occupés à tester du matériel photographique de reconnaissance. Une seconde tentative d’arrimage, Soyouz 15, a échoué faute de carburant suffisant pour des manœuvres manuelles répétées.
Le tir final, sans témoin humain
C’est justement l’absence d’équipage qui a permis le test le plus spectaculaire de toute l’histoire du programme Almaz. Les cosmonautes étaient rentrés sur Terre depuis plusieurs mois lorsque Moscou a décidé de vérifier, une bonne fois pour toutes, si cette arme fonctionnait réellement dans le vide spatial. Le canon a apparemment été tiré à distance depuis le sol, pendant une période où aucun cosmonaute n’était à bord, ce qui signifie qu’Almaz a bien tiré ses armes, même si ce n’était pas dans un contexte hostile.
Les données techniques de ce tir historique ont fini par transparaître dans les archives spatiales. « Le 24 janvier 1975, des essais d’un système spécial à bord de Saliout-3 ont été menés avec des résultats positifs à des portées allant de 3000 m à 500 m », selon une entrée de l’Encyclopedia Astronautica. Le tir aurait consisté en une salve d’une vingtaine de projectiles, expédiée quelques heures seulement avant la désorbitation programmée de la station, qui s’est ensuite consumée dans l’atmosphère sans laisser de trace exploitable.
Le paradoxe physique de l’opération mérite d’être souligné : tirer un obus dans le vide n’a rien d’anodin pour un engin en orbite. Sans atmosphère, chaque tir génère une réaction égale et opposée, susceptible de modifier l’orbite de la station. chaque coup de canon poussait littéralement Saliout-3 dans la direction opposée, un effet de recul version orbitale que les ingénieurs soviétiques avaient anticipé en fixant l’arme dans l’axe de la structure.
Un secret gardé jusqu’à la chute de l’URSS
Pendant près de vingt ans, cet épisode n’a existé que sous forme de rumeurs dans les cercles spécialisés occidentaux, alimentées par des fuites partielles et des analyses de trajectoires suspectes. Ce n’est qu’avec l’ouverture progressive des archives soviétiques, après 1991, que les détails ont pu être recoupés et confirmés, notamment par les témoignages ultérieurs de l’équipage lui-même. Le commandant Pavel Popovitch a fini par corroborer l’existence de l’arme et de son test, mettant un terme à des décennies de spéculation dans la communauté des observateurs du programme spatial soviétique.
Ce tir du 24 janvier 1975 reste, à ce jour, le seul cas documenté d’une arme à feu classique déclenchée en orbite terrestre. Les stations spatiales actuelles, de l’ISS à la future station chinoise Tiangong, n’embarquent officiellement aucun armement de ce type, un principe encadré par le traité de l’espace de 1967 qui interdit le déploiement d’armes de destruction massive en orbite, mais qui reste étonnamment silencieux sur les canons conventionnels. De quoi rappeler qu’entre le droit international et les pratiques de la guerre froide, la frontière a parfois été plus poreuse qu’on ne l’imagine.
Sources : nationalinterest.org | en.clickpetroleoegas.com.br


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