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La guerre de Cent Ans a duré 116 ans : ce qui l’a réellement arrêtée n’a jamais été écrit sur le moindre papier

Une guerre et un conflit armé, ce n’est pas toujours la même chose. La première suppose un état officiel, déclaré, borné par des actes juridiques qui en marquent le début et la fin. Le second peut s’étirer, se déliter, s’éteindre sans qu’aucune main ne pose sa signature au bas d’un parchemin. La guerre de Cent Ans appartient étrangement aux deux catégories à la fois : elle a duré cent seize années, pas cent, et personne, ni côté français ni côté anglais, n’a jamais signé le document qui aurait officiellement mis un terme aux hostilités. Cette anomalie a longtemps intrigué les historiens, qui ont cherché en vain la trace écrite d’une paix que tout le monde a fini par considérer comme acquise, sans qu’elle ait jamais existé sur le papier.

Pourquoi cherche-t-on encore la date exacte de la fin du conflit

Le nom même de guerre de Cent Ans est une invention tardive : ce sont les historiens du XIXe siècle qui ont baptisé ainsi ce long affrontement, par commodité, sans se soucier de l’exactitude arithmétique. En réalité, le conflit s’étend de 1337 à 1453, soit cent seize années durant lesquelles s’enchaînent des phases de combats intenses et de longues trêves, parfois de plusieurs années. Cette durée à géométrie variable explique déjà pourquoi fixer une date précise relève de la gageure : où commence et où finit un conflit qui s’interrompt et redémarre au gré des alliances, des mariages princiers et des trahisons politiques ?

L’origine du problème remonte à 1328, lorsque s’éteint la lignée directe des Capétiens. La couronne de France échoit alors à Philippe VI de Valois, écartant les prétentions légitimes d’Édouard III d’Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Ce désaccord dynastique, en apparence purement juridique, va embraser deux royaumes pendant plus d’un siècle. Et c’est peut-être là que réside la première clé de l’énigme : une guerre née d’une question de succession ne pouvait logiquement s’achever que par un acte de même nature, un traité, une reconnaissance mutuelle. Or cet acte n’est jamais venu.

Le mythe du traité qui n’a jamais existé

Beaucoup imaginent qu’un document officiel a clos la guerre de Cent Ans, à l’image du traité de Troyes signé en 1420, qui faisait d’Henri V d’Angleterre l’héritier du trône de France, déshéritant au passage le dauphin, futur Charles VII. Ce traité, justement, illustre bien la fragilité des accords de l’époque : il aurait dû sceller durablement le sort de la couronne française, mais il fut balayé par les événements, notamment par l’intervention inattendue d’une jeune paysanne lorraine nommée Jeanne d’Arc, qui permit en 1429 le sacre de Charles VII à Reims et relança la reconquête française.

Après cette bascule, les événements militaires se succèdent à un rythme soutenu. Le traité d’Arras, en 1435, met fin à l’alliance anglo-bourguignonne qui soutenait jusque-là les Anglais, déséquilibrant définitivement le rapport de force en faveur de la France. Privés de cet appui stratégique, les Anglais perdent Paris en 1436, puis la Normandie en 1449, avant que la Guyenne ne leur échappe à son tour en 1453. Le coup final survient le 17 juillet 1453 à Castillon, où les troupes françaises commandées par Jean Bureau écrasent l’armée anglaise dirigée par John Talbot, qui trouve la mort au combat. Cette bataille, la dernière de grande envergure du conflit, scelle la reconquête du sud-ouest de la France. Pourtant, aucun traité de paix ne suit cette victoire. La guerre s’arrête, tout simplement, sans que personne n’en signe l’acte de décès.

Ce qui s’est vraiment joué dans les esprits, loin des champs de bataille

Si aucun document n’a mis fin à la guerre, c’est bien parce que la fin réelle du conflit s’est jouée ailleurs que dans les chancelleries. Après Castillon, les Anglais ne disposent plus des ressources humaines, financières et militaires pour reconquérir quoi que ce soit sur le continent. Il ne s’agit plus d’une décision politique, mais d’un épuisement structurel, presque organique. La France, de son côté, a subi une saignée démographique effroyable : sa population passe de dix-sept millions à dix millions d’habitants pendant cette période, une catastrophe comparable en proportion à celle vécue lors de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte de dévastation généralisée, personne n’avait plus vraiment intérêt, ni les moyens, de relancer les hostilités.

Le véritable basculement fut donc psychologique autant que militaire. Les deux camps ont, presque simultanément, cessé de croire à la possibilité d’une victoire définitive. Ce renoncement mutuel et tacite vaut bien plus qu’une signature : il s’agit d’un consentement silencieux à ne plus reprendre les armes, ancré dans la lassitude des populations et l’effondrement des ambitions territoriales anglaises sur le sol français. C’est cette bascule invisible, jamais consignée dans aucune archive, qui a réellement éteint la guerre de Cent Ans, bien plus que n’importe quel accord diplomatique n’aurait pu le faire.

L’héritage d’une paix jamais signée mais durablement installée

L’absence de traité officiel n’a pas empêché cette paix de fait de s’installer durablement, avec des conséquences qui dépassent largement le cadre du XVe siècle. Calais reste ainsi anglaise jusqu’en 1558, date à laquelle elle est enfin rendue à la France, sans qu’aucun accord global n’ait jamais été signé entre les deux royaumes, hormis la paix de Picquigny en 1475, laquelle ne réglait qu’une partie des différends. Plus étonnant encore : les rois d’Angleterre continuent de porter le titre de roi de France dans leur titulature royale pendant plus de trois siècles après la fin des combats. Ce n’est qu’en 1801, lors de la création du Royaume-Uni, que George III abandonne officiellement cette prétention symbolique, totalement déconnectée de toute réalité militaire ou territoriale.

Cette absence de clôture formelle a paradoxalement contribué à façonner les identités nationales des deux pays. En France, le souvenir de Jeanne d’Arc et de la reconquête a nourri un récit fondateur autour de l’unité du royaume face à l’envahisseur. En Angleterre, le maintien symbolique du titre royal a longtemps entretenu, dans l’imaginaire collectif, l’idée d’un lien non éteint avec le continent, jusqu’à ce que la réalité politique finisse par rattraper la fiction héraldique. Techniquement, la France et l’Angleterre n’ont donc jamais signé la paix : elles se sont simplement, un jour, arrêtées de se battre.

Cette histoire rappelle à quel point les grandes ruptures ne se logent pas toujours dans les textes officiels, mais parfois dans des renoncements diffus, presque imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine. La guerre de Cent Ans s’est éteinte comme s’éteint un feu privé de bois : lentement, sans dernier acte spectaculaire, jusqu’à ce que plus personne ne songe à le raviver. Reste une question qui traverse les siècles : combien de conflits, aujourd’hui encore, s’achèvent ainsi, dans le silence des archives plutôt que dans l’encre des traités ?