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Le Mexique a une capitale qui descend de 50 cm par an depuis 1950 : ses habitants ne verront jamais le sol remonter

Le Mexique a une capitale qui descend de 50 cm par an depuis 1950 : ses habitants ne verront jamais le sol remonter

Trente-six mètres. C’est la profondeur qu’a perdue le centre historique de Mexico depuis 1950, année où les scientifiques ont commencé à mesurer précisément le phénomène. L’intégration de 115 années de nivellement avec 24 années de données radar satellite (InSAR) et 14 années de données GPS révèle que les taux d’affaissement sont restés constants dans la ville depuis au moins 1950, atteignant 50 cm par an. Et le plus troublant dans cette histoire, ce n’est pas la vitesse. C’est l’absence totale de marche arrière possible.

L’analyse des données InSAR et GPS montre qu’il n’existe pas de déformation élastique significative, démontrant que l’affaissement est presque totalement irréversible. même si demain la capitale mexicaine arrêtait complètement de pomper son sous-sol, le terrain ne remonterait pas. Les habitants actuels, leurs enfants, et probablement leurs petits-enfants, vivront sur un sol qui continuera de s’enfoncer, année après année, sans espoir de retour.

À retenir

  • Un processus de compaction totalement irréversible : même si on arrêtait de pomper l’eau demain, le terrain ne remonterait pas
  • Mexico pourrait s’enfoncer de 30 mètres supplémentaires dans les 150 prochaines années
  • L’Ange de l’Indépendance nécessite régulièrement une nouvelle marche d’accès à cause de cette descente

Une capitale bâtie sur un lac qui n’existe plus

Pour comprendre pourquoi Mexico coule littéralement, il faut remonter à l’époque aztèque. Les Aztèques ont construit leur capitale de Tenochtitlan sur une île au milieu du lac Texcoco, nichée dans un bassin entouré de montagnes. Après la conquête espagnole, le lac a été progressivement asséché pour laisser place à l’urbanisation. Le résultat ? Une mégapole de plusieurs millions d’habitants qui repose sur des sédiments lacustres mous, gorgés d’argile, absolument pas conçus pour supporter le poids du béton moderne.

Le mécanisme est cruel dans sa simplicité : une des causes réside dans l’extraction de trop grandes quantités d’eau du sous-sol, car cette eau soutient en partie le terrain depuis l’intérieur. Sans eau, les sédiments se compactent sous l’effet de la gravité et, en conséquence, la surface descend. L’aquifère qui se trouve sous la capitale fournit environ 60 % de l’eau potable pour ses 22 millions d’habitants. Chaque verre d’eau tiré du robinet accélère, à sa manière, la descente de la ville.

Le phénomène n’a rien de récent. La première fois que la subsidence a été signalée au Mexique remonte à 1925, et les données allant de 1898 à 2005 témoignent d’un affaissement constant tout au long de la période, avec un taux maximal de 40 centimètres par an entre 1998 et 2002. En 1958, face à un rythme jugé alarmant à l’époque, après avoir noté un rythme de 8 centimètres par an au début des années 1900, la situation avait grimpé à 29 centimètres par an, ce qui a conduit à limiter les prélèvements d’eau depuis les puits du centre-ville. La mesure a fonctionné quelques décennies. Puis tout est reparti à la hausse.

Une étude qui referme toutes les portes d’espoir

C’est une équipe menée par la géoscientifique Estelle Chaussard, de l’Université de l’Oregon, qui a mis un point final au débat scientifique en 2021. Leur conclusion, publiée dans la revue Journal of Geophysical Research: Solid Earth, tient en une phrase glaçante : « Même si les niveaux d’eau devaient être relevés, il n’y a aucun espoir de récupérer la grande majorité de l’altitude perdue et de la capacité de stockage perdue de l’aquitard. »

L’image qu’utilisent les chercheurs pour expliquer ce mécanisme est presque poétique. Imaginez une empreinte de pas dans du sable humide. Quand le pied est retiré et que l’eau s’infiltre à nouveau, l’empreinte commence à se remplir, un peu comme un oreiller enfoncé qui se regonfle. Mais à Mexico, le poids permanent de la ville et le pompage continu de l’eau empêchent ce regonflement. La couche argileuse compactée reste tassée, définitivement.

Les projections à long terme donnent le vertige. Les chercheurs prévoient qu’il faudra environ 150 ans pour atteindre la compaction totale de la couche supérieure de l’aquitard, ce qui pourrait entraîner un affaissement supplémentaire allant jusqu’à 30 mètres. Une projection confirmée par d’autres travaux : les couches de sédiments sous la ville ont déjà été compressées de 17 %, et ce chiffre pourrait atteindre 30 % dans 150 ans.

Des fissures visibles jusque dans le quotidien

Ce n’est pas qu’une affaire de graphiques et de satellites. À Mexico, l’affaissement se lit dans les murs. L’exemple le plus célèbre reste le monument à l’Ange de l’Indépendance, symbole de la capitale : à cet emblème, il faut régulièrement ajouter une marche en raison de la descente du terrain qui le supporte, explique le géologue Sergio Rodríguez de l’UNAM. Un détail architectural qui résume, à lui seul, un siècle de descente lente.

Dans certains arrondissements, la situation dépasse le folklore urbain pour devenir un enjeu de sécurité publique. À Iztapalapa, quartier populaire du sud de la capitale, une étude a recensé 1 135 logements examinés entre octobre 2024 et novembre 2025, dont 104 ont été identifiés comme à haut risque en raison de talus instables, de zones fragiles ou de fissures géologiques, abritant environ 3 500 personnes. Une habitante de Tláhuac, quartier voisin également touché, résumait la peur quotidienne des sinistrés en une phrase simple : « Me da miedo entrar a mi propia casa » (j’ai peur d’entrer dans ma propre maison).

Le phénomène touche inégalement la population. Ceux qui puisent l’eau des puits sont ceux qui n’ont pas d’approvisionnement et qui, en plus, subissent les inondations et la subsidence, souligne un géologue mexicain, pointant une véritable fracture sociale derrière ce désastre géologique. Selon les zones, le sol s’enfonce à des vitesses très différentes : les géologues de l’UNAM estiment un rythme moyen de 15 à 30 centimètres par an, bien que dans certaines zones il puisse atteindre jusqu’à 40 centimètres annuels, comme c’est le cas de l’aéroport international de la Ville de Mexico.

Une surveillance depuis l’espace, mais pas de solution miracle

Les technologies satellitaires les plus récentes confirment l’ampleur du problème avec une précision inédite. Les données du satellite NISAR, mission conjointe entre la NASA et l’agence spatiale indienne ISRO, ont révélé début 2026 des zones où le sol s’est effondré de « plusieurs centimètres par mois » entre le 25 octobre 2025 et le 17 janvier 2026. Certaines zones dépassent même 2 centimètres par mois, un rythme suffisant pour rendre l’affaissement visible depuis l’espace.

Mexico n’est pas un cas isolé. Jakarta, Venise, Bangkok ou Houston connaissent des dynamiques similaires, toutes liées à l’extraction excessive d’eau souterraine sous des mégapoles construites sur des sols meubles. Mais la capitale mexicaine détient un record peu enviable : celui de la vitesse de descente la plus élevée jamais mesurée pour une ville de cette taille. La question n’est donc plus de savoir si le sol va remonter un jour, la science a déjà répondu par la négative, mais de savoir combien de mètres supplémentaires les 22 millions d’habitants de la vallée de Mexico devront encore apprendre à absorber, littéralement, sous leurs pieds.